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03 février 2009

Chapitre Premier. De Rien, A Quelqu'un.

C’était un enfant, dont la solitude mélancolique effrayait jusque ses parents. Un petit garçon, les cheveux blonds, mi-longs, cachés sous une casquette rouge et vert, les yeux marrons, tristement banale, était appelé Eric, les rares fois où quelqu’un se surprenait à prononcer son prénom. Il aimait balader son regard dans le vague, à un tel point qu’il s’y perdait parfois. Quand les enfants hurlaient de terreur pour une quelconque raison, lui, seul dans un coin, esquissait un petit sourire, fasciné. Car Eric n’aimait qu’une chose, ne vivait que pour elle : la peur. Ainsi ne fit il pas même un haussement de sourcil lorsqu’il me vit. Cela faisait longtemps que je l’observais. Il ressemblait à un adulte, prisonnier dans ce petit corps. Jamais, oh grand jamais, n’ai-je ne serait-ce qu’effleurer l’idée de lui parler. Mais voilà, le sort en décida autrement.




 Il avait sept ans, une chambre aux murs vert pâle, perdu toutes ses dents de lait et, pour une fois, pris une tartine à la confiture de cerises au petit déjeuner. Ce n’était pas un gourmand. Eric passa sa journée à l’école, à travailler discrètement. Ni cancre, ni génie, il suivait le rythme de la classe. Le soir, comme chaque fois je crois, il fit ses devoirs et, lorsqu’il eut fini, il joua. A sa façon. Il ferma les volets, éteignit la lumière et s’assit, dans l’obscurité. Il garda les yeux grands ouverts et chercha à attraper le moindre filet lumineux. Il joua, des heures durant, à confectionner son bouquet de lumière. C’est là, que je fais mon apparition. Avant, je dois me présenter, n’est ce pas ? Bien. Je ne suis rien. Pas même une personne. Pas même un regard, ou un souffle. Les gens me qualifieraient de squelette sans hésiter, mais il n’en est rien. Un squelette appartenait à quelqu’un, a un passé, une vie, certes révolue. Moi, je ne suis rien de tout ça. Une erreur, peut-être, voilà tout. Ma matière n’est constituée essentiellement que de plastique, mes journées sont celles d’un banc qu’on a posé sur un trottoir, qui ne sent le poids d’un inconnu sur son dos que si cet inconnu a jugé bon de lui faire partager l’odeur de son fessier. Alors voilà du fond de la classe, je suis tout près de lui. Je l’observe, finis par le connaître par cœur. C’est une étrange sensation que de connaître un inconnu.


Je ne sais pas comment, ni pourquoi notre  rencontre  fut ainsi. Je ne suis rien, ne sais rien. Il était dans sa chambre, ses yeux noisettes brillaient, oserai-je le dire ?, gaiement. Eric me parut heureux, pour la première fois. La seconde fois, l’instant d’après en somme, son sourire s’adressait à moi. Comment m’a-t-il vu, moi, l’Invisible, le Muet, le Rien ? Je l’ignore. Comme si nous nous connaissions depuis toujours, il s’avança vers moi et me déclara simplement : « Aimes-tu le prénom Aishuu ? ». A partir de cet instant où je hochai la tête, je passai du stade de rien à celui de quelqu’un. Et ce, sous le merveilleux nom de Tristesse (1). J’élus domicile dans son placard, ses caleçons faisant office de coussins.

Paradoxalement, alors que je quittais le monde du néant, que la parole me fut offerte, je devins invisible pour les autres. En fait, je fus même remplacé dans la classe, par un Rien identique à ce que j’étais autrefois.

 Un lien invisible se créa entre nous. Eric parlait peu, moi non plus. Pourtant, nous vivions une complicité grandissante au fil des jours. Ce petit garçon solitaire, exclu de tous, s’était trouvé un ami – car oui, j’en étais un – en la personne d’un squelette. Sans doute le fait de m’avoir nommé jouait-il un rôle essentiel dans cette relation. Savoir qu’il me possédait, en quelque sorte. Ce nom, Aishuu, c’était une promesse. Nommer ce qui n’a pas d’identité offre toujours un pouvoir exclusif au nommeur. C’est tant de choses, un nom. Avec lui, même le plus pitoyable des objets prend vie. Une simple peluche ne devient véritablement un cadeau que lorsqu’on peut l’appeler. C’est toujours pareil. Ainsi, il me semble pouvoir affirmer qu’Eric ne vivait pas. Il ne vivait pas, car on ne l’appelait pas. Il savait pertinemment que certains ignoraient son prénom. Tout comme il savait qu’il faisait partie de ces gens qu’on oubliait au fil des ans. Et s’ils ne l’oubliaient pas ; il ne retiendraient qu’une chose de lui : son silence. Le silence glacial sert de rempart aux solitaires, c’est bien connu.

 Le temps s’écoulait inlassablement. Dans sa bulle, il y avait à présent de la place pour moi. Un isolement  à deux vaut mieux qu’à un, j’ose espérer. Il n’était ni heureux, ni malheureux, ne s’intéressait à rien, sauf sa propre frayeur, mangeait de plus en plus de tartines à la confiture de cerises. Certains le croyaient autiste, de par son asociabilité. Mais non. Il avait sa façon de vivre, voilà tout. Nous étions devenus inséparables. Un pacte muet nous réunissait pour de longues années à venir.



( 1 ) : Aishuu signifie Tristesse en japonais.



Paradose.

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Chapitre Second. Au Carrefour Des Existences.

 

Je me souviens que ce matin là, après une crêpe à la confiture de cerises et un bol de chocolat, nous sommes allés à l’école ensemble, comme toujours. Quatre années avaient passées, à une vitesse terrifiante. Eric affichait le visage d’un garçon, bientôt adolescent, de onze ans. Ses cheveux, devenus châtains, ondulaient sous sa vieille casquette. Le temps avait joué avec son caractère, lui permit de se trouver des amis. Des amis, des vrais. Eric riait même, parfois. Ils n’étaient pas nombreux, seulement un lien merveilleux semblait les unir. Je crois pouvoir donc qualifier ceci d’amitié, mais n’en suis pas certain. Petit à petit, Aishuu redevenait Rien. Et ça, pas même Eric ne semblait s’en apercevoir. Bien évidement, personne n’était au courant de mon existence, personne ne me voyait. Non, personne. Je resterais toujours l’Invisible. Après les cours de la matinée, un professeur demanda à mon compagnon d’aller chercher un dossier près de la salle de sciences à lui remettre dans la journée. Pour ne pas oublier, il s’y rendit tout de suite. Dans le couloir, toutes les portes s’ouvraient pour nous laisser admirer ces salles vides.

 Il trouva le bureau, fouilla dans les tiroirs jusqu’à trouver l’objet de ses recherches. Nous sortîmes, le dossier sous la main. En passant devant une salle de cours, j’aperçus un filet de lumière. Je fis part de ma curiosité à Eric, qui hocha la tête. Il souffla, bien allons y. A peine avions nous posé notre regard sur la pièce, qu’une lumière aveuglante nous attaqua de plein fouet. Puis, nous la vîmes. A partir de cet instant, tout se passa très vite, trop vite.


Le sang flottait autour de ses os, encore en plastique la veille. Puis des muscles se formèrent autour, enveloppèrent à moitié le liquide sombre. Les nerfs, les artères, vint ficeler ce corps qui prenait forme, en dansant. Puis la peau, pâle, naquit sur la pointe de ses orteils. Elle remonta à une vitesse fulgurante. Les ongles, les cheveux apparurent presque aussitôt, dans un ballet de fibres colorées. Eric était sur le point de retirer sa casquette, chose rare et exceptionnelle. Ses mains, ne tremblaient pas. Je le vis rougir légèrement : il avait vu que la magnifique créature qui lui faisait face, était une femme. Ce détail me fit sourire, l’alchimie prenait, déjà. La lumière qui émanait de son corps disparut lorsqu’elle ouvrit les paupières. Azurs. Ses cheveux blonds glissaient sur ses épaules nues. Croisant son regard froid, il retira sa casquette. Je souris, encore. Un long moment passa. Elle nous observait à la dérobée tandis qu’Eric n’osait admirer son corps fin. La sonnerie le tira de sa rêverie. Il se tourna vers moi, je pus lire dans son regard toute sa surprise, toute sa satisfaction. Qu’était ce ? Une femme ? Une fée ? Un monstre ? Une sorcière ? Un vampire ? Un fantôme ? Une âme errante ? L’inconnue se tourna vers nous.

 

Elle me sourit, d’un regard charmeur et charmé par mon ossature lisse et d’une finesse inégalable. Je crus un instant sentir le regard jaloux de mon ami sur moi. Je hochai la tête, comme un bienvenue. Eric, la surprise passée, remit sa casquette en place puis, d’un geste, il enleva se veste pour la jeter sur elle. « Merci », murmura-t-elle. Sa voix, bon sang sa voix, semblait tout aussi glaciale que ses prunelles bleues. Elle ne subissait pas une trace du temps et, en deux notes, avait composé la sublime mélodie d’un remerciement. Impassible, elle entreprit d’enfiler le vêtement comme le portait quelques minutes auparavant le jeune homme. Elle l’observa, le tourna dans tous les sens puis, haussant les épaules, elle le rendit à Eric. Il se demandait sûrement comment un tel être pouvait parler mais ne savait enfiler un blouson. Prenant son courage à deux mains, il s’approcha d’elle pour lui mettre l’habit aux couleurs grises. Elle recula, semblant apeurée, ce qui nous surprit tous les deux. Il soupira, refit un pas vers son corps pâle. « Pas de craint à avoir. Tu as froid, il faut t’habiller ... », chuchota-t-il doucement. Sa voix calme lui offrait une apparence rassurante et sûre de lui, ce que je savais faux. Elle parut réfléchir, avant de s’avancer à son tour. Il lui sourit.

 « Bien. Tends le bras, là. » Il fit passer la manche, sous ses yeux qui reflétaient son sérieux intérêt pour la chose. « Voilà, comme ça. Pareil avec l’autre maintenant. » Les frissons de la jeune créature cessèrent. « Merci », encore une fois. Eric se gratta l’arrière de la tête, embêté. Il se tourna vers moi, m’interrogeant de ses prunelles sombres. Je décidai alors de prendre les choses en main. Je lui tendis mes longs doigts. Elle m’observa un instant, indécise. Fatigué d’attendre que notre belle se décide, je pris la sienne. Malgré ses airs froids, je la sentis sursauter au contact. Nous l’entraînâmes derrière le bâtiment. Dehors, le soleil brillait. Nous avions trouvé des vêtements de sport dans les vestiaires et l’avions fait porter le tout. Les joggings n’allaient pas à ce genre de princesses. Tant pis. Avec Eric, nous décidâmes de la garder avec nous. Ou plutôt avec moi. Les gens la voyaient, elle. Détail qui me rendit farouchement jaloux. Il fallait la cacher. Malgré les circonstances, la femme gardait son regard froid et n’usait ses cordes vocales que pour nous remercier. Pendant qu’Eric retournait en classe, je l’embarquai loin de l’établissement où gisaient équations et règles de grammaire ...

Paradose.

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04 février 2009

Chapitre Troisième. L'Aube d'une nouvelle Vie.

 

 Il fallait trouver un endroit calme, vide. Un endroit sûr. Je savais parfaitement où aller. La piscine. Jamais âme qui vive, là bas. Non, jamais. L’eau n’avait pas été changée depuis des lustres et il était devenu impossible de s’y baigner. Personne ne prêtait attention à ce lieu, pourtant propice à de nouvelles rencontres. « Il faut lui trouver un nom ... », songeai-je. Bah ! Nous verrons avec Eric. Je lui pris sa main douce entre mes os fatigués, lui ouvrant la porte de l’endroit. Les fenêtres étaient sales, crasseuses, et il régnait une odeur nauséabonde, dont elle ne sembla pas s’apercevoir. Etrange paradoxe pour un squelette que de sentir les odeurs.


 Nous restâmes longtemps dans ce lieu glauque où le silence se frayait un chemin dans l’humidité. Eric savait où nous retrouver, du moins je l’espérais. Elle regardait autour d’elle, avalant chaque détail de ses yeux clairs. L’après midi passa, sans un bruit, tandis que je guettais la moindre de ses réactions. Puis, Eric arriva. Il sourit en nous voyant, m’adressant un clin d’œil complice. Depuis toutes ces années, il avait tant changé. Je hochai la tête.

 

Puis il fallut la faire rentrer avec nous sans que les parents d’Eric ne s’en rendent compte. Pour cela, il lui suffit d’aller « discuter » avec eux pendant que j’entraînais notre trésor dans la petite chambre. Elle s’assit sur le bord du lit lorsque je le lui proposai, les yeux fuyant. Mon ami revint vite, essoufflé par sa course dans les escaliers. « Il faut lui trouver un nom ... » murmurai-je à nouveau. Il agita vivement la tête et, se tournant vers elle, le plus naturellement possible, il lui demanda si elle avait une idée. Elle leva un sourcil, perplexe. J’eus alors une illumination ; « Owari » s’échappa de mes lèvres. Eric sourit. Ce nom lui allait à merveille. Elle était devenue quelqu’un à son tour. Quelqu’un, du nom de Fin (1). Dès ce soir là, nous serons trois.

Eric alla se coucher, je m’enfermai dans mon placard et elle, elle s’allongea sur le tapis sombre derrière le lit. Je le sais ; cette nuit là, elle ne ferma pas un œil, comme beaucoup d’autres à venir, d’ailleurs.

Le lendemain, samedi, nous prîmes la décision de l’emmener acheter des vêtements. Nous savions qu’elle resterait, autant lui apprendre à s’adapter le plus vite possible, à ce monde étrange, glorieusement noyé d’indifférence. Elle ne semblait pas fatiguée le moins du monde, contrairement à Eric dont le sommeil s’était vu perturbé par des cauchemars qu’il jugeait d’une merveilleuse atrocité. Des cernes gris se baladaient sous ses yeux. Comme la veille au soir, il partit dans le salon où il entama avec ses parents une conversation des plus quelconques, pendant que je la sortais hors de la petite maison. Ses doigts restaient glacés dans ma main. Nous l’attendîmes à un angle, et il ne tarda pas à arriver. Les gens dans la rue se tournaient sur notre passage. Le jeune homme gardait la tête droite, le regard rivé loin devant. Nous trouvâmes une petite boutique assez jolie, dans laquelle une robe grise et quelques ensembles bon marché furent achetés. En fin de journée, elle portait une jupe violette et une tunique grise, couleur qui semblait n’exister que pour elle. Les yeux de mon ami ne la quittaient plus, sans même qu’il ne s’en rende compte. Il faut avouer qu’elle était magnifique, ses longs cheveux dessinant dans son dos, une cascade dorée aux reflets exquis.

Pour rentrer, nous utilisâmes la même tactique. Enfin, l’argent de poche d’Eric servait. Demain, nous irons au cinéma. Puis nous ressortirons, pour nous promener. Elle devait découvrir le monde au plus vite, nous sentions le temps nous presser. Il fallait la plonger dans cet univers qui lui était inconnu pour qu’elle puisse y vivre comme tout le monde. Il fut décidé qu’Owari serait présentée comme la grande sœur d’Eric. Il restait un problème, un seul. La princesse, car c’en était devenue une à nos yeux, ne semblait connaître qu’un mot : merci. Peut-être se moquait-elle de nous, peut-être pas.

Avant qu’elle n’apparaisse, j’avais comme un pressentiment : quelque chose allait arriver, quelque chose qui bouleverserait nos existences. J’avais eu raison, de manière indéniable et des plus surprenantes.

Puis le dimanche, comme prévu nous nous sommes rendus au cinéma. J’ai fait remarqué à Eric l’inutilité de ce geste ; Owari ne comprenait manifestement pas notre langue. Elle gardait toujours ses yeux, semblables à un lac glacé par l’hiver, rivés sur nos lèvres lorsque nous parlions. Elle passait son temps à nous détailler nous, le monde, les autres. Ses cheveux paraissaient peser lourd sur ses épaules, de longues mèches d’or dégoulinant dans son dos. Il lui suffisait d’un simple regard pour séduire n’importe qui. Mon ami enlevait souvent sa casquette, depuis deux jours. De toute mon existence passée à ses côtés, jamais je ne vis autant ses prunelles sombres, toujours aussi vides de sentiments. Owari ne souriait pas, ne riait pas, son visage n’exprimait pas la moindre émotion. Eric lui ramenait à manger le plus discrètement possible, tâche qui s’avéra plus difficile que prévu. Pourtant, elle ne mangeait pas, se contentait d’observer la nourriture, suspicieuse. Lorsque le jeune homme nous laissait seul, ou qu’il travaillait, nous ne parlions pas, évidemment. Je l’admirais, tandis qu’elle m’ignorait. Ca m’allait bien, à vrai dire.

 Nous rentrâmes dans la salle obscure, leurs tickets dans la main. Le film choisi n’avait rien d’intéressant, rien de terrifiant, rien de romantique, rien de pathétique et rien d’affligeant. Les scènes défilaient sous nos yeux. Evidemment, ni Eric ni moi n’y prêtions attention. Nous étions trop affairés avec notre jeune créature. Celle-ci, malgré son air toujours autant détaché, se tendait sur son siège, ses doigts désespérément accrochés aux miens, ce qui attira une nouvelle fois la jalousie d’Eric. A bien y penser, cette demoiselle provoquait sans cesse une sorte de rivalité involontaire, dont nous nous serions passés. Je sentais sa main, toujours glacée, cramponnée à mes os. Elle semblait rassurée à présent, rien qu’au touché de mon corps. Elle se crispait, et mes paroles au creux de son oreille n’y changeaient rien. Je sais qu’alors mon ami se sentait de trop, et peut être pour la première fois depuis que nous nous connaissons m’a-t-il haï.

 Nous sommes ressortis du cinéma avec une rapidité insoupçonnée. Owari chancelait et ses pas se faisaient hasardeux. J’avais lâché sa main, quitté la douceur de sa peau, et suivais les deux « frères et sœurs » à pas lents. Eric scrutait le sol ; il s’en voulait. Je ne pouvais me résoudre à le consoler, ce genre de geste de compassion n’ayant jamais fait partie de mes options. Je le laissai donc ressasser ses idées noires, tandis que la jeune fille se remettait de ses émotions. Puis, nous allâmes manger, au restaurant. Ces derniers jours avez été éprouvants, était ce vraiment utile de rajouter cet évènement en plus ? Il semblerait que oui ...

(1) : Owari signifie fin, en japonais.

Paradose.

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13 février 2009

Chapitre Quatrième. Un Jour Pour Vivre Une Eternité.


 C’était petit, isolé, un peu sale vu de l’extérieur, très sale vu de l’intérieur. C’était glauque, avec des murs abîmés par le temps. Oh oui, que c’était laid. Pourtant, nous y sommes allés, pourtant nous y avons « mangé ». La nourriture n’avait d’ailleurs rien à voir avec la devanture morbide qu’affichait le petit restaurant. Nous avons pris place, commandé, attendu, vainement parlé, soupiré, jusqu’à ce qu’ils reçoivent leur commande.

 

Elle observa son assiette longtemps, longtemps. Le sourire en coin d’Eric la fit légèrement rougir, réaction pour le moins étonnante de sa part. Il lui intima de manger et, sous ses yeux qui rayonnaient de tendresse, elle ne su que répondre «  merci », comme obligée. Elle n’entama pas son repas pour autant, toujours intriguée par son contenu inconnu. Je fis un geste du menton à Eric pour lui signifier qu’il n’avait qu’à manger, espérant qu’elle l’imite. Et effectivement, elle se mit à reproduire consciencieusement les moindres mouvements du jeune homme. Elle mit la fourchette dans la bouche sans mâcher, ses yeux agrandis devant la surprise. Eric eut beau exagérer ses gestes, elle ne comprit qu’au bout d’un temps, qui nous parut une éternité, qu’elle devait croquer.


Alors qu’elle avalait péniblement sa première bouchée, elle se tourna vers moi, affolée. Je lui souris, essayant ainsi de la rassurer. Elle ne me le rendit pas, ce sourire. Nous l’entendîmes déglutir péniblement. Manger ne semblait pas faire partie de ses prérogatives. Elle soupira de soulagement lorsque son palais retrouva son goût originel. C’est alors qu’eût lieu le drame. Elle posa son regard perçant sur son assiette, un rictus haineux plaqué à ses lèvres. Et, sans prévenir, son corps rejeta le peu de nourriture que contenait son estomac. Nous regardâmes la table, à présent couverte d’un liquide visqueux des plus nauséabonds. L’instant d’après, la bielle femme qui tenait le restaurant déplaçait son énorme ventre pour voir l’origine du raffut. Avec un sourire qui laissait néanmoins paraître sa colère, elle prit la main d’Owari pour la conduire jusqu’aux toilettes, tandis qu’un employé venait nettoyer.

Notre créature se retourna de nouveau vers moi et, pour le première fois, elle me montra à moi, Aishuu, son sentiment imminent : la peur. Les inconnus se mouvaient autour d’elle, qui se sentait si sale, si honteuse. Eric, désemparé, ne dit rien, resta assis à regarder la cacophonie, sans ciller. Je la suivis donc dans les toilettes, gardant ma main sur son épaule alors qu’elle se lavait le visage, où quelques larmes semblaient perler encore. Je n’en étais pas certain, n’osais y croire.


Nous sommes ressortis vite. Eric, ayant repris ses esprits, me volait la place d’honneur pour lui serrer la main, lui adressant quelques coups d’œil inquiets régulièrement.

 

 En rentrant, nous étions tellement sous le choc que nous n’avons pas pris garde et sommes rentrés dans la maison sans plus de cérémonie. Sa mère entendit les voix, les soupirs et vint à leur rencontre. « Tu me présentes ton amie ? », entendit-il dans son dos, alors qu’il gravissait déjà les premières marches de l’escalier. Sa voix paraissait attaquer ses cordes vocales, de par sa rudesse et son autorité. Il sursauta à peine, de façon imperceptible. J’entendis son cœur s’affoler dans sa poitrine mais il récupéra son sang froid en un temps record. Il se retourna, un grand sourire sur ses lèvres. On n’entendit que trop mal son soupir, qui s’apparentait davantage à un excès de colère qu’à un prénom. Sa génitrice lui demanda de répéter, froide comme du marbre. Il s’exécuta. « Owari, dis tu. Japonaise ? », s’étonna la femme, dont les yeux noirs sondaient l’inconnue avec méfiance. Jamais Eric n’avait invité qui que ce soit ; certainement pas une fille. La réponse de son fils, vaguement lointaine, parvint à ses oreilles. Mais déjà elle n’écoutait plus. Elle avait été entraînée contre son gré dans un duel oculaire avec la jeune fille. Ses yeux ne décollaient plus des prunelles azurs, sans réussir à lui extirper la moindre émotion.


C’est son fils qui l’arrache de sa contemplation, en attrapant son invitée par le bras pour l’emporter avec lui dans sa chambre. Ils gravissent les marches quatre à quatre, sous le regard courroucé de sa mère. La femme marche à pas lents vers la cuisine, ses cheveux bruns caressant l’air furtivement.


 Je fermai la porte derrière eux ; ils devaient être seuls un moment, je sentais que mon ami en éprouvait un besoin fou qu’il voulait tant bien que mal me cacher. Il m’adresse un signe de la tête en guise de remerciement. J’attends, assis près de la porte, les « yeux fermés ». J’ignore ce qu’ils se dirent mais ne peux douter du bienfait de cette entrevue sur le lien étrange tissé par eux et eux seuls.


Nous savions que cette situation ne pouvait plus durer, que ces sourires réconfortants deviendraient vite menteurs, au fil des jours. Pourtant, au fond de nous demeurait l’espoir fou que tout s’arrangerait. Ses parents auraient pu l’accepter, auraient pu l’adorer et, qui sait, lui proposer de vivre avec nous, dans la petite chambre près du grenier, si Eric leur avait expliqué les circonstances de son arrivée dans nos vies.

 Mais non, bien sûr que non, il n’en fut rien. Au contraire. Mais notre merveilleuse perspicacité nous permit aussi de comprendre l’inutilité de notre égarement. Ainsi, au lieu de rêvasser, une pointe d’amertume logée au creux des yeux, sur ce que la vie aurait pu être si un simple sourire avait suffit à enchanter le couple, nous préférâmes éduquer Owari. Ou plus précisément, lui enseigner les rudiments de notre langue. Chose qui se révéla étonnamment facile. Eric s’empara d’un dictionnaire pour enfants et le lu, par ordre de ses préférences. Elle retint tout, comprit tout. Et sans aucun doute serions nous encore en train de la féliciter s’il n’y avait pas eu ce coup sur la porte.


 Eric et moi sursautâmes, la belle ne réagit pas. Elle leva ses grands yeux sur l’origine du bruit, s’avérant être l’autorité paternelle de cette maison. Un grand homme robuste aux yeux pareils à deux émeraudes brillantes se tenait à l’entrée de la chambre, toisant tour à tour son fils, puis l’invitée de celui-ci. « Eric, il fait nuit. Raccompagne ton amie et viens dîner, je ne voudrais pas que ses parents s’inquiètent. », déclara-t-il avec un sourire presque aimable, si sa voix n’avait pas trahi son mécontentement.


Fébrile, le jeune homme hocha la tête. Il prit la main de notre princesse et la pria de se lever. Elle obéit et offrit son plus beau visage à celui qui restait droit devant elle, hostile. De sa voix froide, elle lui parle et ce, sans la moindre difficulté. Les mots glissaient et personne n’aurait pu se douter qu’elle venait de les apprendre. Elle se présenta, le remercia de l’avoir hébergée, puis prit congé.

 

 Nous sortîmes et dans ma main gisaient nos achats, tandis que celle d’Eric comprimait les doigts d’Owari. Je me confondais dans les ombres qu’ils jetaient derrière eux, majestueuses et ténébreuses. Nous nous rendîmes à la piscine, sans mot. Les images de la journée tournoyaient en nous dans la noirceur de la nuit. Je ne suis pas sûr qu’ils aient entendu les murmures du vent autour de nous, vu les dessins des nuages ou simplement la lumière des étoiles. Les brumes dansaient autour d’eux et les réverbères se courbaient au passage de notre demoiselle. Puis nous arrivâmes à la nouvelle demeure qui serait aussi la mienne. Eric rentra chez lui, la mort dans l’âme, et j’entendis l’humidité du soir lui lancer des moqueries, foule de remarques sarcastiques dont je semblais être l’unique témoin.

 

 Le silence qui ne nous avait pourtant pas quittés, devint plus fort mais moins pesant. A présent qu’elle savait s’exprimer, plus d’excuse. Mais ni elle ni moi ne semblions aptes à entamer une discussion. Nous avions le temps, seule nous manquait l’envie. Entre deux créatures que le monde lui-même ne comprenait pas, tout semblait relatif. La nuit, nous scrutâmes la lune, sans se rendre compte du temps qui s’écoulait sur nos corps. Nous étions sereins, la brise qui nous berçait anéantit le moindre trépas de l’esprit.


 Au loin, je savais Eric tourmenté. A partir de ce jour, tout voleta en éclat. Les soupirent vinrent remplacer nos sourires et le silence, habituellement compagnon de nos jours, hanta les rares instants où nous nous revoyions. Après l’école, il venait, ses devoirs dans les bras, nous retrouver à la piscine. Owari ne mangeait pas, ne souriait presque pas, ne dormait pas, ne parlait presque pas, ne pleurait pas et ne soupirait presque pas. Pourtant, elle vivait. Avec moi.

Paradose.

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01 mars 2009

La Fin.

Nous l'écoutons, ce silence laissé, qu'on n'a pas envie d'éloigner à renfort de paroles. D'oppressant, il devient réconfortant. parce que ce n'est pas notre silence, juste le sien, la seul chose qui nous reste de son absence. Nous restons là, assis bêtement, les yeux noyés dans le vide, le cœur, dans la tristesse. Le balancement des aiguilles de l'horloge nous maintient, contre notre gré, dans la réalité. Nous laissons couler des larmes trop longtemps retenues. Puis vite, bien trop vite, je sens s'immiscer entre mes lèvres ce goût salé. C'est délicieux de sentiments ; de peine et de souffrance. La lune s'élève sans que nous ne nous en rendions compte. Les heures défilent sous nos yeux, rougis comme si nous les avions saignés, et nous n'esquissons toujours pas le moindre geste. Les sanglots se calment d'eux mêmes, sans un haussement de sourcil. Les pupilles dilatées, je me plonge dans l'antre lugubre de mes souvenirs, là où moi seul suis encore capable de pénétrer. Je revois des sourires et à mes oreilles parviennent ces voix que je voulais tant oublier. Leur visage me sourit et je ne me sens plus la force de leur tourner le dos. Alors, de dépit, je laisse ma main dans la sienne. Mon visage dessine un rictus étrange, j'ai depuis longtemps cessé de sourire et la reprise se fait durement ressentir. Je sens la chaleur, morte des années plus tôt, envelopper encore tout mon corps. Je réprime un frisson, maudis le présent qui veut me rattraper. Nous échangeons un regard complice. Ciel, c'est si douloureux. Nos visages se rapprochent et, irrémédiablement, nos lèvres s'effleurent. Le baiser d'autrefois, tendre et sucré, devient acide, glacial. Je voudrais presser ma bouche plus fort, et nous sentir tous deux vivants. Mais non. C'est ici, dans le lac sinueux de mon esprit, que s'achève notre adieu. Le dernier - il m'arrache une perle de tristesse du coin de l'oeil. Le tic tac revient, les voix se taisent dans ma tête. Un soupir. Je brise le charme, notre deuil qui des années durant m'a semblé éternel prend fin. Dans un ultime effort, je souris. Sans trop comprendre, on me rend mon sourire.

Paradose.

[.]

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19 avril 2009

J'écrivais.

Before_All_The_Madness_Started_by_Zooreka

Parce que la recherche du beau
N'excelle que dans la plus parfaite laideur
Que cette quête insensée
Frise le ridicule, mord l'obsession
Je me suis depuis longtemps convaincue
Que notre seul charme mourait
Dans nos soupirs.

Et voilà, inutile de fouiller encore
Dans les méandres de notre existence
Inutile d'en pleurer, d'en rire rien qu'un peu
Toutes les philosophies n'y changeront rien
Un peu comme ces mots qu'on distribue
Sur des plaies trop profondes
Génération façonnée de mensonges.

Les désillusions flottent dans ma mémoire
Un peu belles, comme des pétales de roses après
L'été, qui se meurent et perdent leurs couleurs
Comme la naissance d'un sanglot
Au coin de ses yeux,
Gris.

[.]

Paradose.

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21 mai 2009

Au Fil de ma vie.

Blowin__in_the_wind_by_accessQ


Il faisait gris ce jour là, je m’en souviens. Gris et humide. La pluie ne glissait plus sur le vent mais laissait encore ses traces sur les trottoirs bétonnés. Le vent, oui, le vent, étrangement chaud sur mon visage, étouffant même. A en mourir. Pourquoi ne suis-je pas morte, à cet instant ? Quand tout va mal, que le monde s’écroule autour de soi, on se demande toujours pourquoi. Et c’est vrai, ce soir là, je n’ai pas cessé de me demander pourquoi. Pourquoi tout avait basculé d’une seconde à l’autre, pourquoi les sentiments avaient ils dansé dans ma tête tels une valse enfiévrée, pourquoi tout n’arrivait qu’à moi, pourquoi me sentais je si seule, pourquoi étais je si seule ? Oui, pourquoi, à force de pleurer, les larmes coulaient d’elles mêmes, de leur propre initiative, sur mes joues trop pleines de chagrin ? Je ne sais pas et sans doute ne saurai je jamais. Simplement, ce n’était pas moi, celle qui pleurait pour si peu. Pour si peu.

 

 

 

Le lendemain, je me suis réveillée, les yeux secs, l’oreiller encore moite. Et je ne comprenais pas. Je ne comprenais plus rien, évidemment. C’était le matin, le retour à la réalité, la douche froide. Le matin, quoi. Nous étions en février, les oiseaux ne chantaient pas, la nuit s’agrippait au ciel pour me plonger davantage dans cette obscurité que je connaissais trop bien. « Trop, c’est pas bien ! », me psalmodiait ma petite cousine, de sa voix enfantine. Qui a dit que ça l’était ? Je n’aime pas la tristesse, je ne l’ai jamais aimée, alors que faisait elle là, vicieuse, incrustée au fond de mon estomac, logée dans ma tête, mes gestes ? Partout. Je ne pouvais m’en défaire malgré mes multiples efforts alors je la laissais là, à me plonger dans ces ténèbres. Douloureuses, si douloureuses. Comme tout, toute ma vie, tous mes soupirs, tout. Je n’y prêtais plus attention et semblais impavide. Mensonge.

 

Alors j’ai fait comme tous les matins, comme tous les retours à la réalité, comme toutes les douches froides : j’ai ignoré. Mes pieds se sont posés sur le parquet glacé par ces restes d’hiver et je n’ai pas frissonné. Puis tout mon corps a fui la couette, habituellement réconfortante mais aujourd’hui étouffante. Comme le vent de la veille, les sentiments. Oppression, vas t’en, pitié. Vas t’en. Je me suis habillée ; des vêtements noirs. Mais n’ai pas mangé, parce que je ne voulais plus. Le goût pâteux de la déception endormi sur ma langue est une sensation désagréable, mais confortable.

 

 

 

 Puis j’ai affronté le monde, le vrai. Celui qui fait trop de bruit, trop de mal. J’ai mis un pied dehors et c’est à cet instant précis que mon corps m’a laissée frissonner. Quand le froid matinal m’a assaillie, quand les moteurs ont rugi sur la route, quand les pas ont frappé le sol, quand les voix fusaient de ci de là. Quand je suis sortie de chez moi. Mais le monde extérieur s’alignait pour moi avec les matins glacés de l’hiver, alors je l’ai ignoré lui également, aussi bien que j’ai pu. Ce ne fut pas une mince affaire, mais j’y suis parvenue, du moins je l’ai cru, en voyant les sourires de ces gens, qui me souriaient tous les matins. Tout le jour, le travail me dévora avidement et je me laissais déguster, parce que plus personne ne voulait le faire. J’ai ignoré le monde en m’abandonnant à mon labeur. Le temps s’effilocha vite et je dus rentrer. Mes pas me guidaient, et je retournais dans cet état qui ne m’appartient pas. Ailleurs. La nuit, de retour, m’enveloppa et je disparus, mordue par la peine. La peine. Parce que lorsque le soleil ne brille pas, c’est la solitude qui la remplace. Et ma solitude me semble ne jamais avoir été aussi présente que ces derniers jours. Peut être n’est ce qu’une illusion. Peut être. Espérons le.

 

 

 

 

 Les jours ont passé. Les mois. Les années. Ils avancent toujours avec une lenteur calculée. Surtout quand on ne le veut pas. Et je ne le voulais pas. Je travaillai dur, finis par grignoter les échelons, m’enrichis. On peut le dire ; je réussis ma vie. J’offrais abondamment à ceux qui restaient une foule de cadeaux, inutiles. Mais personne ne savait, que tous les matins, j’avais le droit à cette douche encore trop froide, que je ne frissonnais qu’en sortant de chez moi, que ma vie s’était endormie en février. J’attendais son réveil avec impatience, réveil qui se laissait désirer. Il me suffit d’élever une muraille pour que les larmes ne coulent plus. Il me suffit d’y planter une lame pour que mon cœur se taise. Il me suffit de respirer pour vivre. Non. Survivre. Cette débandade de mensonges n’avait rien d’une vie. Rien.

 

 

 

 C’est ainsi que je frissonnai pour la dernière fois après avoir ignoré mon retour à la réalité pour la dernière fois, en souriant machinalement pour la dernière fois. Les accidents nous tombent dessus si vite, ils s’avèrent si dévastateurs, que même avec un tant soit peu de volonté, je n’aurais eu l’occasion de soupirer encore. Pas l’once d’un regret dans mon dernier regard, pas l’once d’une larme, pas l’once d’un soupir dans ma voix, pas l’once d’un gémissement, pas l’once de douleur. J’ai fait comme tout le reste de ma vie : j’ai laissé faire. Le mois de février m’engloutit toute entière, bon gré mal gré je l’ignore. Sans que je m’en rende compte, c’est ce vent chaud qui m’étouffa, au fil des ans. Au fil de ma vie.

Paradose.

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23 août 2009

Les Grandes Marées.

Les vagues frappent furieusement les rochers, elles envahissent tout autour d'elles dans un grondement de violence folle. Quelques gouttes s'en prennent aux nuages. Rares. Celles-ci escaladent la pierre pour s'élever, légères, en virevoltant dans le ciel grisâtre. Au loin, le phare, que la brume agresse dans la tumulte. Et le vent. Le vent qui pousse l'océan vers le sable, sifflant dans les cheveux, les oreilles, sous la plante des pieds. Ce vent, qui secoue les nuages, tente vainement d'ébranler la roche ancestrale. Mais n'y parvint pas. Il s'ajoute à la mélodie, fait remuer quelques grains de sable au passage, et s'en va. Tout se bouscule, ici. Les brins d'herbe et de paille, derrière la plage, les mouettes hurlantes entre les nuages. Puis les vagues, bien sûr. Se chevauchant pour plus de force, dévorant l'espace, avides. C'est un torrent fougueux, qui se déverse là. Révoltes quotidiennes. Les voiliers, tout au bout de l'horizon, se trémoussent maladroitement, apprivoisent les secousses pour ne pas être à leur tour dévorés par l'eau glaciale. Bientôt, la mer éclaboussera quelques chevilles. Et les cris de stupeur se mêleront à ceux des mouettes, émerveillées par cette débandade, et au chant de la mer que rien n'apaise. Rien.

Paradose.

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28 août 2009

PROLOGUE

Elle soupire. Il faut commencer maintenant. Sinon, l’article ne sera pas près pour le lendemain matin. « Aller Ruth Let, cet auteur mérite bien mieux qu’une page blanche ... Démolis son dernier soit disant chef d’œuvre comme tu sais si bien le faire et tout le monde sera content. Ou presque. », se dit-elle pour cultiver un peu de volonté. Elle ferme les yeux, se concentre. La machine est lancée. Ses doigts pianotent sur son clavier. Il est dix heures du soir. La critique de mademoiselle Ruth Let sera prête pour ce fichu Au Bonheur de l’Art dans quelques heures. Et tout le monde pourra cracher sur sa critique comme elle crache à présent sur le roman d’un aute dont elle se moque éperdument. Elle tendra la disquette à son imbécile de patron, qui lui offrira son plus beau sourire, l’air de dire « Qu’est ce que tu penses que je vais te demander de changer cette fois, hein Ruth ? ». Elle lui rendra son sourire et retournera à sa paperasse les sourcils froncés. Les gens ne prêteront pas la moindre attention à elle et elle ne leur prêtera pas la moindre attention. Tout allait bien.

Il court. S’il ne se dépêche pas, il va être en retard et toute la troupe va râler. Mais ce ne sera pas méchant. Après tout, personne ne peut vraiment lui en vouloir. Il lui suffit d’un regard et tout le monde comprend. Robin est inoffensif. Sa salopette est jaune, ce soir là. Il aperçoit la roulotte au bout de la rue, malgré le monde qui commence à s’attrouper. Il peste. Le spectacle a déjà commencé. Il croise le regard furibond de Lou. Elle, elle pourrait parfaitement s’énerver contre lui. Tant pis, il fera avec. L’heure n’est ni aux réprimandes, ni aux jérémiades. Il se dépêche de se changer dans la petite roulotte, Lou s’avance déjà vers lui d’un pas qui n’annonce rien de bon. Robin lui sourit, renfonce sa tête dans ses épaules. « Il ressemble à un chien qu’on s’apprête à battre ... », pense la jeune fille. C’est à lui d’entrer en « scène ». Ni une ni deux, le voilà devant tout le monde, à faire cabriole sur cabriole, sous les yeux émerveillés des enfants, incrédules des parents. Il répète ces gestes dont il ne se lasse manifestement pas. Il rit avec le public et sa troupe, qui a déjà pardonné son retard depuis belle lurette. La fête commence. Encore.

Paradose.

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CHAPITRE I

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On On On pourrait croire que Robin Latte passe sa vie à courir. Après le temps, surtout. Mais c’est faux. Il aime simplement ça. Cette fois ci, la troupe ne l’attendait pas. Il avait rendez vous. Au Dionysos. C’était un théâtre, pas très grand, avec un bar à l’entrée qui rameutait plus de public que la scène elle-même. Il faut avouer que leurs cocktails exotiques avaient bien bâti la réputation du Dionysos, théâtre qui méritait davantage l’appellation de « caverne à pochtrons ». Le jeune homme s’y rendait souvent. Mais ne restait que très rarement au bar. Lui, il se dirigeait toujours vers les coulisses. Là, il enfilait sa tenue de scène, qui se composait généralement d’un simple bermuda. Et, l’espace d’une heure parfois, il détournait les clients de leur boisson pour les laisser l’admirer. Robin dansait. Un passe temps comme un autre ; il ne se faisait jamais payer par le patron, un vieil ami. Non, le jeune homme, troubadour, saltimbanque ou acrobate de profession, venait ici pour le plaisir. Dansait ici pour le plaisir. Et repartait discrètement par la porte côté cour, et derrière lui, les regards pleins d’étoiles des spectateurs. Son talent époustouflait, surprenait. Le faisait rêver d’une carrière qui n’aurait certainement jamais lieu. Ce soir là encore, il foulerait de ses pieds nus la scène, le sourire aux lèvres. Il était dix neuf heures tapantes.

 

- Mademoiselle Let ! Dans mon bureau ! Immédiatement, s’il vous plaît ! Aller, aller !

Marius Balekis, le rédacteur en chef d’Au Bonheur de l’Art, s’époumonait après sa victime favorite : Ruth Let. La jeune femme traîna les pieds jusqu’au bureau de son patron en grognant un « J’arrive, monsieur, j’arrive ... ». Elle n’essayait plus de faire semblant d’apprécier l’homme. Depuis deux ans qu’elle travaillait ici, il n’avait cessé de la persécuter. Au début, elle souriait, faignait de ne pas s’en rendre compte. Mais elle s’était vite lassée du jeu de l’homme et ne se retenait plus pour lui montrer son mécontentement. Son supérieur ne s’en offusquait pas, il trouvait même cette réaction drôle. Mettre sa principale critique artistique hors d’elle l’amusait au plus haut point. La porte claqua. Ruth venait d’entrer dans le bureau. Elle passa machinalement ses mains sur sa jupe plissée avant de s’asseoir. Le sourire de l’homme n’augurait rien de bon. Il entama sa tirade :

- Je viens de terminer la lecture de votre dernier article. Fameux. Vous deviez être captivée par le jeu de ces danseuses pour vous laisser entraîner de la sorte dans un éloge aussi ... Dévoué ? Loin m’en déplaise, ces compliments changent de toutes ces horribles choses que vous avez su débiter jusqu’à présent. Mais là n’est pas le sujet, n’est ce pas ?, il lui offre un sourire narquois avant de reprendre. Après ce que vous venez de me rendre, je ne peux pas vous laisser divaguer encore sur des romans qui ont obtenu le Prix Nobel et que vous salissez sans retenue. Oh, ne blêmissez pas ainsi, très chère ! Je ne compte pas vous virer, je tiens bien trop à votre présence dans ce journal ! Non, je vous propose ... Disons, une offre. Pas une prime, ni quoi que ce soit dans le genre. Vous semblez vous y connaître en danse. Et il s’avère que, dans ce journal, nous avons des spécialistes littéraires à la pelle, d’autres sur la peinture, l’architecture, le théâtre et bien évidemment la musique. Mais la danse ... Nous ne nous y sommes que trop peu aventurés et pourtant, c’est une des formes majeures de l’art. Alors voilà, je vous propose de vous spécialiser dans cette souche. Qu’en pensez vous ?

Le sang de Ruth ne fit qu’un tour. Se spécialiser dans la danse. Ce journal miteux ne s’extasiait pas encore devant les croisés des descendants de Nijinski, vrai. Alors ... Pourquoi pas ? Après tout, qu’est ce qui passionnait le plus la jeune femme ? Démonter des auteurs qui n’avaient rien mérité ou complimenter les danseurs de leurs fabuleuses performances ? Le choix était vite fait. Elle leva vers l’homme un regard ravi. « J’accepte. Merci. ». Puis elle sortit, sous le sourire de son supérieur. Lorsqu’elle retourna à sa place, l’homme lui avait déjà envoyé un message. « Ce soir, au Dionysos, bar théâtre. Danseur amateur. Apparemment fantastique, bla, bla, bla. Allez y. Une ébauche de votre article dessus demain matin. L’article termine demain soir. Bonne chance, mademoiselle Let ! » Elle fit ses recherches sur l’emplacement du théâtre, nota l’adresse et entama un dossier de documentation sur les styles de danse. Il fallait qu’elle devienne incollable.


 Une demie heure de préparation. Robin venait de finir de manger son sandwich, il s’étirait encore un peu lorsque Lou vint à sa rencontre. Il la salua joyeusement :

- Tiens, ma princesse ! Que me vaut cette charmante visite ?

- Arrête de m’appeler comme ça Rob ... J’aime pas. Ma mère avait envie de te voir, ça fait longtemps, non ?

La voix de Lou, malgré ses vingt sept ans, était restée fluette. Elle ressemblait à une enfant, dans un corps ... Pas d’enfant, pas d’adulte, pas de vieux. Son corps. Petit, adorable. Robin la considérait comme sa petite sœur, bien qu’ils n’aient qu’un an d’écart. Il la connaissait par cœur. Elle et sa mère devaient être les deux femmes les plus importantes à ses yeux. Alors, lorsque la jeune femme lui annonça que sa mère, Sidonie Bull, serait dans le public, ses yeux devinrent brillants de joie. Il sauta presque sur son amie.

- C’est vrai ?? Sidonie est ici ?!!

- Si je te le dis ...

- Oh mais c’est génial ! Embrasse la de ma part et dis lui de venir ici une fois la représentation terminée !

- A vos ordres, capitaine !

Sur ces mots, elle partit. Robin sautilla de joie. Manifestement, l’enfance ne daignait le quitter.


La musique retentit, le tirant de ses pensées. Il mit un pied sur scène, puis le second. A partir de cet instant, Robin Latte n’était plus qu’un simple homme, qui vivait tant bien que mal. Il devenait bien plus. Détaché de tout, de tous, il prétendait au titre de danseur.

 La salle était petite. Obscure. Grise. Pleine à craquer. Ruth grogna. « Je suis dans un coin miteux, pour gribouiller un article miteux, dans un journal miteux. J’aime ma vie, c’est terrible ... » Elle ne parvenait pas à positiver, malgré l’occasion de faire ses preuves qui se présentait à elle. « Robin Latte, hein ... A nous deux mon coco, on va voir ce que tu vaux sur scène. » La première note de musique. Son père lui a toujours affirmé que c’était la plus importante. Elle contient l’essence même de la mélodie, le secret de ce qui s’en dégage. Ruth comprit tout ce qui se dégageait de ces quelques mots. Et elle le vit. Il s’avança sur scène, son corps élancé prit possession de toute la pièce. Elle n’était plus petite, obscure, grise et pleine à craquer. Cet homme lui avait offert une parcelle de l’éclat éblouissant que tout son corps dégageait, et cette lumière se répercutait soudain sur les murs couverts d’affiches. Il n’y avait plus qu’elle et lui. Il se mouvait sur scène avec dextérité, souple et en totale harmonie avec la musique. Ses yeux, sans même qu’elle ne s’en rende compte, s’ouvrirent grand. Elle ne détachait plus son regard de l’objet de sa venue. Il souriait, et son sourire dansait sur ses membres, sur ses mouvements. Il émanait de lui une force, un charisme qu’elle n’avait jusque là jamais soupçonnés. Il resplendissait de passion, de talent. On aurait dit que la mélodie le suivait, qu’il l’entraînait dans une danse à la fois douce et sauvage. Tout pris fin trop vite. Avant qu’elle ne s’en rende compte, les applaudissements retentissaient. Et il avait disparu.


 Elle se précipita vers les coulisses en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ici, pas de garde du corps ou quoi que ce soit. Il lui vint même à l’esprit que les loges ne possédaient même pas de verrous. Tout le monde pouvait aller et venir à sa guise. Bien. Elle ne serait pas ralentie. Elle slaloma entre les techniciens avant d’atteindre sa loge qui était, comme elle le soupçonnait, tout au fond du couloir, à l’abri de l’agitation. Elle courut, bien trop vite à son goût. Mais l’urgence du moment lui faisait oublier les conventions. Elle frappa une fois à la porte avant d’entrer, sans même attendre de réponse. Il était là.

 

 Robin se surpassa ce soir là. Il l’avait senti. L’enthousiasme du public avait dépassé tout ce qu’il espérait. Maintenant, il se trouvait dans une phase de fatigue étonnante et si Sidonie n’arrivait pas bientôt, il se serait certainement endormi. On frappa à la porte et, avant qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche pour répondre, une femme entrait. Elle avait les joues rouges, toute essoufflée d’avoir couru sans doute. Des mèches de son chignon lui tombaient sur le visage et ses yeux le fixaient lui. Ces yeux d’un gris cendre, manifestement affolés. L’homme, malgré sa surprise, lui offrit un grand sourire, qui eut pour effet de rougir davantage le visage de l’inconnue. Robin la trouva adorable. Il se dit que c’était la deuxième femme qu’il trouvait adorable. Si la première devenait sa meilleure amie, que deviendrait la seconde ? Il sourit davantage à cette pensée.

 

 Longtemps, ils se dévisagèrent ainsi. Avant que Ruth ne prenne la parole, d’une voix mal assurée. Elle se présenta, il fit de même. Et leurs noms sonnèrent dans leur tête un long moment. Elle lui expliqua l’objet de sa venue, tentant vainement de cacher son trouble. Robin blêmit à vue d’œil lorsqu’il entendit la jeune femme lui parler de journalisme, de critique et de magasine.

- Je ne veux pas être interviewé !, s’exclama-t-il avant même que Ruth n’y songe.

Elle pouffa. Une interview ? Bonne idée. Mais elle n’était qu’une critique et l’interview ne faisait pas partie de ses prérogatives. Le danseur retrouva ses couleurs. Et son sourire. Ils commencent ainsi à parler d’art, de danse, de cette passion qui les unit étroitement. Puis quelqu’un frappe à la porte. Robin se redresse, son sourire grandit davantage et il hurle « ENTREZ !!! », sans se rendre compte de la moue mécontente qu’affiche la critique.


 Deux femmes entrent. Une, la soixantaine peut être, se jette littéralement dans les bras du jeune homme. Ils s’exclament, rient et s’enlacent. L’autre, plus jeune, reste en retrait et couve de son regard les deux autres. Elle sourit et dans son sourire, on retrouve celui de son aînée. Robin oublie Ruth, qui s’en va. Avant de partir, elle pose sa carte de visite sur le canapé. Elle salue la plus jeune, et ferme la porte derrière elle. Il est l’heure d’écrire.

Paradose.

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