28 août 2009

PROLOGUE

Elle soupire. Il faut commencer maintenant. Sinon, l’article ne sera pas près pour le lendemain matin. « Aller Ruth Let, cet auteur mérite bien mieux qu’une page blanche ... Démolis son dernier soit disant chef d’œuvre comme tu sais si bien le faire et tout le monde sera content. Ou presque. », se dit-elle pour cultiver un peu de volonté. Elle ferme les yeux, se concentre. La machine est lancée. Ses doigts pianotent sur son clavier. Il est dix heures du soir. La critique de mademoiselle Ruth Let sera prête pour ce fichu Au Bonheur de l’Art dans quelques heures. Et tout le monde pourra cracher sur sa critique comme elle crache à présent sur le roman d’un aute dont elle se moque éperdument. Elle tendra la disquette à son imbécile de patron, qui lui offrira son plus beau sourire, l’air de dire « Qu’est ce que tu penses que je vais te demander de changer cette fois, hein Ruth ? ». Elle lui rendra son sourire et retournera à sa paperasse les sourcils froncés. Les gens ne prêteront pas la moindre attention à elle et elle ne leur prêtera pas la moindre attention. Tout allait bien.

Il court. S’il ne se dépêche pas, il va être en retard et toute la troupe va râler. Mais ce ne sera pas méchant. Après tout, personne ne peut vraiment lui en vouloir. Il lui suffit d’un regard et tout le monde comprend. Robin est inoffensif. Sa salopette est jaune, ce soir là. Il aperçoit la roulotte au bout de la rue, malgré le monde qui commence à s’attrouper. Il peste. Le spectacle a déjà commencé. Il croise le regard furibond de Lou. Elle, elle pourrait parfaitement s’énerver contre lui. Tant pis, il fera avec. L’heure n’est ni aux réprimandes, ni aux jérémiades. Il se dépêche de se changer dans la petite roulotte, Lou s’avance déjà vers lui d’un pas qui n’annonce rien de bon. Robin lui sourit, renfonce sa tête dans ses épaules. « Il ressemble à un chien qu’on s’apprête à battre ... », pense la jeune fille. C’est à lui d’entrer en « scène ». Ni une ni deux, le voilà devant tout le monde, à faire cabriole sur cabriole, sous les yeux émerveillés des enfants, incrédules des parents. Il répète ces gestes dont il ne se lasse manifestement pas. Il rit avec le public et sa troupe, qui a déjà pardonné son retard depuis belle lurette. La fête commence. Encore.

Paradose.

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CHAPITRE I

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On On On pourrait croire que Robin Latte passe sa vie à courir. Après le temps, surtout. Mais c’est faux. Il aime simplement ça. Cette fois ci, la troupe ne l’attendait pas. Il avait rendez vous. Au Dionysos. C’était un théâtre, pas très grand, avec un bar à l’entrée qui rameutait plus de public que la scène elle-même. Il faut avouer que leurs cocktails exotiques avaient bien bâti la réputation du Dionysos, théâtre qui méritait davantage l’appellation de « caverne à pochtrons ». Le jeune homme s’y rendait souvent. Mais ne restait que très rarement au bar. Lui, il se dirigeait toujours vers les coulisses. Là, il enfilait sa tenue de scène, qui se composait généralement d’un simple bermuda. Et, l’espace d’une heure parfois, il détournait les clients de leur boisson pour les laisser l’admirer. Robin dansait. Un passe temps comme un autre ; il ne se faisait jamais payer par le patron, un vieil ami. Non, le jeune homme, troubadour, saltimbanque ou acrobate de profession, venait ici pour le plaisir. Dansait ici pour le plaisir. Et repartait discrètement par la porte côté cour, et derrière lui, les regards pleins d’étoiles des spectateurs. Son talent époustouflait, surprenait. Le faisait rêver d’une carrière qui n’aurait certainement jamais lieu. Ce soir là encore, il foulerait de ses pieds nus la scène, le sourire aux lèvres. Il était dix neuf heures tapantes.

 

- Mademoiselle Let ! Dans mon bureau ! Immédiatement, s’il vous plaît ! Aller, aller !

Marius Balekis, le rédacteur en chef d’Au Bonheur de l’Art, s’époumonait après sa victime favorite : Ruth Let. La jeune femme traîna les pieds jusqu’au bureau de son patron en grognant un « J’arrive, monsieur, j’arrive ... ». Elle n’essayait plus de faire semblant d’apprécier l’homme. Depuis deux ans qu’elle travaillait ici, il n’avait cessé de la persécuter. Au début, elle souriait, faignait de ne pas s’en rendre compte. Mais elle s’était vite lassée du jeu de l’homme et ne se retenait plus pour lui montrer son mécontentement. Son supérieur ne s’en offusquait pas, il trouvait même cette réaction drôle. Mettre sa principale critique artistique hors d’elle l’amusait au plus haut point. La porte claqua. Ruth venait d’entrer dans le bureau. Elle passa machinalement ses mains sur sa jupe plissée avant de s’asseoir. Le sourire de l’homme n’augurait rien de bon. Il entama sa tirade :

- Je viens de terminer la lecture de votre dernier article. Fameux. Vous deviez être captivée par le jeu de ces danseuses pour vous laisser entraîner de la sorte dans un éloge aussi ... Dévoué ? Loin m’en déplaise, ces compliments changent de toutes ces horribles choses que vous avez su débiter jusqu’à présent. Mais là n’est pas le sujet, n’est ce pas ?, il lui offre un sourire narquois avant de reprendre. Après ce que vous venez de me rendre, je ne peux pas vous laisser divaguer encore sur des romans qui ont obtenu le Prix Nobel et que vous salissez sans retenue. Oh, ne blêmissez pas ainsi, très chère ! Je ne compte pas vous virer, je tiens bien trop à votre présence dans ce journal ! Non, je vous propose ... Disons, une offre. Pas une prime, ni quoi que ce soit dans le genre. Vous semblez vous y connaître en danse. Et il s’avère que, dans ce journal, nous avons des spécialistes littéraires à la pelle, d’autres sur la peinture, l’architecture, le théâtre et bien évidemment la musique. Mais la danse ... Nous ne nous y sommes que trop peu aventurés et pourtant, c’est une des formes majeures de l’art. Alors voilà, je vous propose de vous spécialiser dans cette souche. Qu’en pensez vous ?

Le sang de Ruth ne fit qu’un tour. Se spécialiser dans la danse. Ce journal miteux ne s’extasiait pas encore devant les croisés des descendants de Nijinski, vrai. Alors ... Pourquoi pas ? Après tout, qu’est ce qui passionnait le plus la jeune femme ? Démonter des auteurs qui n’avaient rien mérité ou complimenter les danseurs de leurs fabuleuses performances ? Le choix était vite fait. Elle leva vers l’homme un regard ravi. « J’accepte. Merci. ». Puis elle sortit, sous le sourire de son supérieur. Lorsqu’elle retourna à sa place, l’homme lui avait déjà envoyé un message. « Ce soir, au Dionysos, bar théâtre. Danseur amateur. Apparemment fantastique, bla, bla, bla. Allez y. Une ébauche de votre article dessus demain matin. L’article termine demain soir. Bonne chance, mademoiselle Let ! » Elle fit ses recherches sur l’emplacement du théâtre, nota l’adresse et entama un dossier de documentation sur les styles de danse. Il fallait qu’elle devienne incollable.


 Une demie heure de préparation. Robin venait de finir de manger son sandwich, il s’étirait encore un peu lorsque Lou vint à sa rencontre. Il la salua joyeusement :

- Tiens, ma princesse ! Que me vaut cette charmante visite ?

- Arrête de m’appeler comme ça Rob ... J’aime pas. Ma mère avait envie de te voir, ça fait longtemps, non ?

La voix de Lou, malgré ses vingt sept ans, était restée fluette. Elle ressemblait à une enfant, dans un corps ... Pas d’enfant, pas d’adulte, pas de vieux. Son corps. Petit, adorable. Robin la considérait comme sa petite sœur, bien qu’ils n’aient qu’un an d’écart. Il la connaissait par cœur. Elle et sa mère devaient être les deux femmes les plus importantes à ses yeux. Alors, lorsque la jeune femme lui annonça que sa mère, Sidonie Bull, serait dans le public, ses yeux devinrent brillants de joie. Il sauta presque sur son amie.

- C’est vrai ?? Sidonie est ici ?!!

- Si je te le dis ...

- Oh mais c’est génial ! Embrasse la de ma part et dis lui de venir ici une fois la représentation terminée !

- A vos ordres, capitaine !

Sur ces mots, elle partit. Robin sautilla de joie. Manifestement, l’enfance ne daignait le quitter.


La musique retentit, le tirant de ses pensées. Il mit un pied sur scène, puis le second. A partir de cet instant, Robin Latte n’était plus qu’un simple homme, qui vivait tant bien que mal. Il devenait bien plus. Détaché de tout, de tous, il prétendait au titre de danseur.

 La salle était petite. Obscure. Grise. Pleine à craquer. Ruth grogna. « Je suis dans un coin miteux, pour gribouiller un article miteux, dans un journal miteux. J’aime ma vie, c’est terrible ... » Elle ne parvenait pas à positiver, malgré l’occasion de faire ses preuves qui se présentait à elle. « Robin Latte, hein ... A nous deux mon coco, on va voir ce que tu vaux sur scène. » La première note de musique. Son père lui a toujours affirmé que c’était la plus importante. Elle contient l’essence même de la mélodie, le secret de ce qui s’en dégage. Ruth comprit tout ce qui se dégageait de ces quelques mots. Et elle le vit. Il s’avança sur scène, son corps élancé prit possession de toute la pièce. Elle n’était plus petite, obscure, grise et pleine à craquer. Cet homme lui avait offert une parcelle de l’éclat éblouissant que tout son corps dégageait, et cette lumière se répercutait soudain sur les murs couverts d’affiches. Il n’y avait plus qu’elle et lui. Il se mouvait sur scène avec dextérité, souple et en totale harmonie avec la musique. Ses yeux, sans même qu’elle ne s’en rende compte, s’ouvrirent grand. Elle ne détachait plus son regard de l’objet de sa venue. Il souriait, et son sourire dansait sur ses membres, sur ses mouvements. Il émanait de lui une force, un charisme qu’elle n’avait jusque là jamais soupçonnés. Il resplendissait de passion, de talent. On aurait dit que la mélodie le suivait, qu’il l’entraînait dans une danse à la fois douce et sauvage. Tout pris fin trop vite. Avant qu’elle ne s’en rende compte, les applaudissements retentissaient. Et il avait disparu.


 Elle se précipita vers les coulisses en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ici, pas de garde du corps ou quoi que ce soit. Il lui vint même à l’esprit que les loges ne possédaient même pas de verrous. Tout le monde pouvait aller et venir à sa guise. Bien. Elle ne serait pas ralentie. Elle slaloma entre les techniciens avant d’atteindre sa loge qui était, comme elle le soupçonnait, tout au fond du couloir, à l’abri de l’agitation. Elle courut, bien trop vite à son goût. Mais l’urgence du moment lui faisait oublier les conventions. Elle frappa une fois à la porte avant d’entrer, sans même attendre de réponse. Il était là.

 

 Robin se surpassa ce soir là. Il l’avait senti. L’enthousiasme du public avait dépassé tout ce qu’il espérait. Maintenant, il se trouvait dans une phase de fatigue étonnante et si Sidonie n’arrivait pas bientôt, il se serait certainement endormi. On frappa à la porte et, avant qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche pour répondre, une femme entrait. Elle avait les joues rouges, toute essoufflée d’avoir couru sans doute. Des mèches de son chignon lui tombaient sur le visage et ses yeux le fixaient lui. Ces yeux d’un gris cendre, manifestement affolés. L’homme, malgré sa surprise, lui offrit un grand sourire, qui eut pour effet de rougir davantage le visage de l’inconnue. Robin la trouva adorable. Il se dit que c’était la deuxième femme qu’il trouvait adorable. Si la première devenait sa meilleure amie, que deviendrait la seconde ? Il sourit davantage à cette pensée.

 

 Longtemps, ils se dévisagèrent ainsi. Avant que Ruth ne prenne la parole, d’une voix mal assurée. Elle se présenta, il fit de même. Et leurs noms sonnèrent dans leur tête un long moment. Elle lui expliqua l’objet de sa venue, tentant vainement de cacher son trouble. Robin blêmit à vue d’œil lorsqu’il entendit la jeune femme lui parler de journalisme, de critique et de magasine.

- Je ne veux pas être interviewé !, s’exclama-t-il avant même que Ruth n’y songe.

Elle pouffa. Une interview ? Bonne idée. Mais elle n’était qu’une critique et l’interview ne faisait pas partie de ses prérogatives. Le danseur retrouva ses couleurs. Et son sourire. Ils commencent ainsi à parler d’art, de danse, de cette passion qui les unit étroitement. Puis quelqu’un frappe à la porte. Robin se redresse, son sourire grandit davantage et il hurle « ENTREZ !!! », sans se rendre compte de la moue mécontente qu’affiche la critique.


 Deux femmes entrent. Une, la soixantaine peut être, se jette littéralement dans les bras du jeune homme. Ils s’exclament, rient et s’enlacent. L’autre, plus jeune, reste en retrait et couve de son regard les deux autres. Elle sourit et dans son sourire, on retrouve celui de son aînée. Robin oublie Ruth, qui s’en va. Avant de partir, elle pose sa carte de visite sur le canapé. Elle salue la plus jeune, et ferme la porte derrière elle. Il est l’heure d’écrire.

Paradose.

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CHAPITRE II

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Il doit être minuit passé. Les retrouvailles avec Robin furent plus que festives. La vieille femme, âgée de soixante deux ans, est partie à la retraite il y a quelques mois. Elle tenait un orphelinat, l’Orphelinat Joli, et y a déversé tout son amour des années et des années durant. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et son corps ne lui permettait plus de supporter son emploi du temps chargé. On peut le dire, elle a quitté cet endroit contre son gré. Son âge est le seul fautif de son départ. « C’est la vie », s’évertue-t-elle à se dire. Robin a grandi. Elle ne le voit plus trop, à cause du train de vie qu’il mène. L’idiot. Il dort la plus grande partie de la journée, et le soir il fait des galipettes dans les airs avec sa troupe, quand il ne danse pas au Dionysos. Il ne gagne quasiment rien avec cette vie. Mais ça lui plait, alors Sidonie ne dit rien. Elle se contente de froncer les sourcils. Jamais sa fille n’aurait pu rejoindre la troupe si Robin n’avait pas été là. Mais ils ont grandi ensemble, elle le considère comme son fils et lui voue une confiance aveugle. Drôles d’artistes ces deux là. Et dire qu’avec les années, leurs talents n’ont fait qu’accroître. La vieille femme a l’impression de ne pas l’avoir revu depuis des siècles. Seulement quelques mois, pourtant. Et Robin demeure le même insouciant.


- Mademoiselle Let ! Votre ébauche, alors ?!

Ruth se précipite au bureau de Balekis. Elle tient à la main une feuille, sur laquelle un article est gribouillé. Il la lui arrache des mains en fronçant les sourcils. Il déchiffre tant bien que mal, ne fait aucun commentaire, lui rend le papier. « Recommencez. C’est laid. » Puis il lui tourne le dos. Pour qu’elle ne voit pas son sourire.

Il faudra attendre deux jours, cinq rejets, avant que l’article ne soit validé. Un mois avant qu’il ne soit publié.


- Rob ! Rob ! Viens voir ça !

Il est neuf heures et demie. A cette heure ci, personne n’ose le déranger. Il dort et tout le monde comprend son épuisement. Sauf Lou, toujours Lou. Elle se jette sur lui, arrache ses couvertures. Le saltimbanque gémit un « Looou ... » et se serait rendormi si elle n’avait pas piaillé dans ses oreilles jusqu’à ce qu’il l’écoute. La jeune fille pouvait se montrer terrifiante en sa présence, mais Robin ne protestait pas. Il ne protestait jamais de toute façon, laissait faire et attendait patiemment que son amie se calme. A bout, il lui demanda que lui valait l’honneur de cette visite. Elle lui décocha un immense sourire qui ne présageait rien de bon, avait d’entamer, d’une voix enjouée :

- Tu te souviens, cette fille qui était venue dans ta loge y a plus d’un mois ?

Il hocha la tête. Bien sûr qu’il se souvenait d’elle. Il n’avait pas réussi à effacer l’image de son visage empourpré à cause de sa course folle. Et sa carte de visite ne le quittait que trop rarement. La jeune rousse continua.

- Tu te souviens aussi de son métier ?

Il secoua la tête de haut en bas.

- J’ai trouvé son article sur toi mon Robinet chéri !!!!

Le jeune homme détestait qu’on l’appelle Robinet et Lou en profitait diaboliquement. Mais le surnom qu’elle lui attribua ne le fit pas réagir, contrairement au reste de ses paroles. Un article ? Sur lui ?? Impossible. Tout bonnement impossible. Il tourna vers sa complice un visage faussement désabusé, déçu d’avoir été réveillé pour rien. Sa tête replongeait même dans l’oreiller quand elle lui assena un coup non pas avec sa main mais avec un magazine. La demoiselle lui ordonna de le lire, puis partit, le laissant seul.

Robin fixa longuement la couverture du journal. Il la lut attentivement, puis s’attaqua au sommaire avec davantage d’attention. Jusqu’à ce qu’il tombe sur le titre « Robin Latte, ou le danseur fou ». L’appellation le fit sourire. Le danseur fou ... Il aimait.

Puis ses doigts tournèrent les pages frénétiquement, jusqu’à tomber sur celle indiquée. Là, ses yeux émeraudes brillèrent de stupeur. Les photos présentées dataient de bien après leur rencontre. Elle était revenue. Il lut l’article, n’en crut pas ses yeux, le relit, sourit comme un enfant, le relit encore, et finit par tomber dans l’ivresse de son rire. Ce qu’elle disait là ne le gênait pas, il savait bien qu’il avait un tant soit peu de talent. C’était la façon de l’écrire, Sa façon à elle. Les mots cachaient bien des choses et ceux-ci semblaient le supplier de venir lui rendre visite pour ... Il ne savait pas tellement pourquoi. Cette fille l’intriguait, lui plaisait et il ne comptait pas la laisser filer. Il était temps de jouer au prince charmant. Comme un adulte.


Ruth jouait du piano lorsque le téléphone sonna. Son chat, Cohen, releva son museau de ses petites pattes blanches en entendant la sonnerie, stridente. La jeune femme n’acheva même pas la mélodie qui l’absorbait pour aller répondre. Marius lui tapait littéralement sur les nerfs et s’il commençait aussi à l’appeler pour lui rajouter du travail, elle songerait très sérieusement à la démission. Mais ce n’est pas la voix de son patron qui l’accueillit dans l’appareil. Il s’agissait d’une voix mille fois plus douce, plus joyeuse. Une voix qui réchauffait le cœur, peu importe les mots. Sa voix. Elle sourit et en oublia de parler.

- Euh ... Excusez moi, il y a quelqu’un ?, interrogea Robin.

- Oui ! Oui, je suis là ! Bonjour monsieur Latte, vous allez bien ???, s’empressa-t-elle de répondre, le plus calmement possible.

- Oh appelez moi Robin par pitié ! Monsieur Latte .... Beurk.

- Bien ... Robin.

- Merci ! Puis je vous appeler par votre prénom aussi ?

- Evidemment !

Ruth était aux anges. Et elle détestait cet état de semi niaiserie qui l’envahissait petit à petit. Un frisson lui parcouru le dos quand elle apprit la venue de cet appel. Il l’avait lu. Et pire, ça lui plaisait ! Elle souriait bêtement, la main accrochée au téléphone. Le temps passa vite, bien trop vite. Ils parlèrent de tout, de rien, découvrent qu’ils sont faits pour s’entendre sans oser se le dire. Derrière lui, la critique entend une voix, soudainement. Robin soupire dans le combiné et hurle « Lou ! Sors de là je suis au téléphone !! ». Puis il reprend la parole :

- Excusez moi, c’est une amie quelque peu envahissante ... Bref ! Pour vous remercier de votre gentillesse, je voudrais vous inviter à dîner. Qu’en pensez vous ? Date au choix.

La surprise d’une telle proposition lui coupe le souffle. Elle se réprimande « Ruth ... Remet toi ! Il ne t’a pas demandée en mariage, il t’a proposé un dîner ! Arrête un peu de t’emballer pour un rien ! ».

- Ruth, vous êtes encore là ?

- Oui ! Excusez moi c’est ... Euh ... Mon chat qui faisait des bêtises ! J’accepte bien sûr !

Ils fixent une date, se quittent sur des mots doux qu’ils laissent s’échapper de leurs lèvres, presque contre leur gré.


Robin raccroche. Sourit. Soupire. Il est heureux, que tout aille si bien.


Le soir, sa mère, son père et sa sœur débarquent dans son appartement. La jeune femme avait tout préparé depuis longtemps. La table était prête. Et le silence de la maison n’attendait que les rires pour le combler. Elle leur fit la bise, les serra dans ses bras, souriante. Ils s’installèrent à table où ils burent l’apéritif. Ce soir là était un soir spécial. Son père fêtait ses cinquante-sept ans. Il approchait dangereusement de la soixantaine mais semblait ne pas y accorder la moindre importance. Ses yeux demeuraient rieurs malgré les rides qui dansaient aux coins de sa bouche. Son père resterait toujours pour elle un héro, l’image même du père aux bras si forts qu’ils la lançaient dans les airs, quand elle était enfant. Sa sœur, Emma, vint l’aider à débarrasser, alors que leurs parents discutaient quant à leur prochaine destination de vacances.

La cadette admirait silencieusement les longs cheveux de sa sœur lorsque celle-ci s’en rendit compte. Elle lui demanda en riant ce qu’elle avait à la dévisageait ainsi. Un haussement de l’épaule lui répondit. Puis Ruth prit la parole, n’y tenant plus.

- Tu sais ... J’ai rencontré quelqu’un, je crois.

Emma se jeta sur elle, la dévisageant.

- Tu crois ?! Comment ça « je crois » ?!

- Et bien ... Il ne s’est rien passé, alors ... J’ai fait un article sur lui et pour me remercier, il m’a invitée à dîner !

La plus jeune posa ses mains sur hanche, secouant la tête faussement dépitée.

- Et tu oses me dire que tu crois ... Imagine un peu, si toutes les personnes sur qui tu avais écrit devaient t’inviter à dîner pour te remercier ! Ma vieille, tu passerais ta vie chez les autres.

Ruth éclata de rire. Elle s’assit sur une chaise de la cuisine, invita sa sœur à en faire autant, avant de commencer une description des plus précises de Robin. Elle lui raconta comment ils s’étaient rencontrés, le coup de foudre oh combien ridicule qui l’avait alors frappée ... Et Emma, jouant avec une de ses mèches de cheveux bruns, tranquille, l’écoutait attentivement, ne voulant pour rien au monde rater un seul mot du récit fabuleux qu’on lui racontait là. De temps à autre, elle hochait la tête. Pour ponctuer la tirade de la critique, elle murmura un « Ah ... L’amour ! », puis retourna au salon voir ses parents, laissant sa sœur seule avec les assiettes sales et ses pensées.


Paradose.


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04 octobre 2009

Chapitre III

 

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 Robin crapahutait dans tout son studio. L’endroit avait été lessivé, rangé, organisé, déménagé, décoré, modifié, et ce, en l’espace d’une journée. Lou l’avait bien évidemment aidé. Malgré la petite surface, l’endroit possédait un certain charme. Les murs, peints en jaune pâle et parsemés d’affiches de films, encadraient l’intérieur, composé essentiellement d’une table basse, qui faisait office de table à manger, d’un canapé lit, d’une commode posée dans un coin, sur laquelle reposaient ustensiles de cuisine, et d’une guitare. Une sensation de sérénité et de bien être s’en dégageait. Le jeune s’avouait volontiers fier de ce que son appartement était devenu si rapidement. Jamais il ne remercierait suffisamment sa petite Lou pour son aide précieuse. Mais pour l’heure, ce qui l’occupait le plus, ne concernait pas la jeune rousse. Il s’inquiétait bien davantage sur le plat à servir pour le soir ! Car il accueillerait une invité de taille : mademoiselle Ruth Let. Ses mains n’étaient pas encore moites, ce qui le surprit. Il pouvait bien avoir vingt sept ans, il n’en restait pas moins un grand enfant.

Après longue réflexion, il se décida pour des spaghettis. Rien de plus romantique et pourtant simple que des spaghettis ! Son illumination le ravit, et il s’attela à la préparation du met. Soudain, il se frappa le front. «  Mince ! Si elle était végétarienne ! », se lamenta-t-il. Heureusement pour lui, la viande n’avait pas été touchée. Il la remit dans le congélateur et grogna. Sauce tomate, sans viande, donc. Mieux valait ne pas froisser son invitée. Il souhaitait de tout son cœur que la soirée se déroule bien.

 

Ruth allait bientôt arriver, il n’avait plus qu’à s’habiller. Hors de question qu’il reste dans ses habits de clown. Que penserait-elle d’un adulte qui passait ses journées à faire des galipettes sur les trottoirs quand elle trimait devant un ordinateur jour et nuit, courant après l’inspiration comme une forcenée ? Non. Il devait avoir l’air classe, élégant. Tout ce qu’il n’était pas. Il ne lui vint même pas à l’esprit qu’en tant que critique, elle s’était renseignée sur lui et savait qu’il gagnait sa vie à force de sourire. Il choisit donc de mettre un jean et une chemise noire. Le noir faisait ressortir ses cheveux clairs, bien qu’il ne l’ait pas fait exprès.

En attendant sa convive, il parcourut ses albums des yeux pour en mettre un dans sa chaîne Hi-fi. Il ne mit pas longtemps avant d’en prendre un. Calme, doux, envoûtant. Exactement ce qu’il fallait. Puis il s’assit dans un pouf. Et patienta.

Au bout d’un temps qui lui parut une éternité, on sonna à sa porte. Ruth l’attendait, de l’autre côté.

 

 Elle entendit quelque chose tomber à l’intérieur. Il grommela, elle rit. Robin manqua de lui tomber dessus en ouvrant la porte mais se rattrapa de justesse. Lorsqu’il lui dit bonsoir, elle sentit son souffle chaud sur son visage. Elle lui répéta son bonsoir, sachant que lui aussi recevrait comme une brise, légère et humide. Ils se firent la bise, tels deux personnes civilisées. Et lorsqu’elle franchit le pas de sa porte, le monde au dehors disparut.

 

 Les spaghettis s’avérèrent délicieuses, et Ruth n’était pas végétarienne. Elle n’en voyait pas d’intérêt. Lui se contenta d’hausser les épaules ; Lou ne touchait plus à la viande depuis ses treize ans, il était habitué. Ils discutèrent, refirent le monde, évoquèrent leur souvenir, rirent, se tutoyèrent, burent, changèrent d’albums plus d’une fois, se découvrirent. Se découvrir.

- Dis moi, Ruth, quel est ton plus grand rêve ? Maintenant que je connais ta famille, que je sais à quel point tu aimes ton métier et tout particulièrement ton patron, que je lis dans tes pupilles toutes les joies de ton enfance, j’aimerai savoir. Les rêves, c’est tellement dans une vie. Tu sais, je pense que les espoirs, accompagnés de désillusions ou non, correspondent aux plans d’une maison qui ne s’effondrera jamais. Ils forment un être humain. Ne ris pas, ce n’est pas l’alcool qui me fait dire de telles bêtises ! Alors ?

Ruth a les joues rouges à cause de la chaleur qu’il fait dans la pièce. Ses cheveux chahutent sur ses épaules dénudées. Robin peut voir le bleu qu’elle s’est fait en se cognant contre une porte. A ses yeux perle encore une larme de leur précédent fou rire. Elle secoue la tête, hausse les épaules et lui répond.

- Je ne suis pas comme toi, désolée. Les rêves représentent une perte de temps. Et c’est vrai, ma vie est moins drôle, moins passionnante, moins ... Vivante que la tienne. Mais elle me va.

Il insiste, n’y croit pas.

- Ne me dis pas que tu n’as pas de rêve !!

Robin la regarde se gratter la tête, faisant ainsi mine de réfléchir. Il se dit qu’elle est belle, bien trop belle pour lui. Qu’elle est aussi sérieuse, bien trop sérieuse pour lui. Puis il repense à son rire et renonce. Elle pourrait avoir tous les défauts de la terre si elle le souhaitait, il ne lui en tiendrait pas rigueur. C’est sa voix, si douce, si franche, qui le ramène à la réalité.

- Bien, si tu insistes. Je dirai que le seul rêve qu’il me reste, c’est un voyage.

- Un voyage ?, répète-t-il, à la fois déçu et surpris.

- Oui, un voyage. Je prendrai un an de vacances, j’enverrai valdinguer ce petit bout du monde pour fouiller le reste.

Elle sourit, rêveuse. Il fait de même, amoureux.

- Et où irais-tu ?

- Où irais-je ?! Où irais-je ? Mais voyons, Robin ! Partout ! Je volerai sur toutes les capitales du monde que j’aurai le temps de voir ! Je m’enfuirai dans les provinces isolées pour mieux respirer ! Je ! Oh ... C’est un rêve, voilà tout. Inutile de s’emporter comme je viens de le faire.

Sa fougue a disparu. Elle s’empourpre légèrement, n’a pas l’habitude de réagir aussi violemment sur un sujet aussi futile. Le saltimbanque trouve ça adorable. Ils parlent encore, encore, et ne voient pas la nuit avancer. Les bougies se sont depuis longtemps éteintes. Un énième CD s’est achevé, et ils restent là, à débattre d’un rien. Les liens se tissent, le fils rouge les a accrochés et ils le savent.

 

 Puis Ruth regarde sa montre et sursaute. « Il est déjà trois heures ! » s’étonne-t-elle. Elle se lève, se dépêche de récupérer son manteau sous les yeux ahuris de Robin. Les nuits blanches, il en est tellement habitué qu’il ne s’en rend plus compte. La jeune femme mène décidemment un train de vie bien différent du sien. Il la regarde qui contourne précautionneusement le coin de table sur lequel il a foncé avant de lui ouvrir la porte, faisant tomber un bout des couverts par la même occasion. Ce petit détail le fait sourire et c’est ce moment que choisit la jeune femme pour se tourner vers lui. Elle comptait s’excuser d’être restée si longtemps mais finalement, le silence l’emporte. Son regard s’attarde sur le sourire rêveur du danseur. A cet instant précis, elle sait qu’il l’a ensorcelée. Et ne compte rien faire pour briser le charme. Il lève les yeux vers elle et ses paupières ne se ferment plus. Elle s’approche de lui. Il se relève. Elle tend la main. Il la prend dans la sienne. Elle fait un pas, encore. Il colle son front au sien. Ils se sourient. C’est Robin qui scellera leurs lèvres. Leur premier baiser a un goût de bonheur. Plus un mot n’est échangé. Les mains ne se lâchent plus, les lèvres se séparent à regret, les sourires demeurent plaqués, la porte s’ouvre, les au revoirs s’éternisent, les baisers recommencent. Et chacun retourne de son côté.

 

 La porte refermée, la nuit reprend le dessus. Mais le monde extérieur ne revient pas tout de suite dans la tête de mademoiselle Let. Maintenant que son cœur est ailleurs, seul son corps la raccroche à la réalité, malgré ses jambes qui lui donnent l’impression de marcher sur des nuages, malgré ses yeux qui la laissent voir le même visage partout, malgré son cou qui ressent la morsure du vent comme celle de baisers, malgré ... Malgré l’amour, qui la fait s’envoler.   

 

Il range, les assiettes sales, les verres pas totalement vides, les couverts pleins de sauce tomate, remets les coussins à leur place, part de changer, et se couche dans son lit trop vide selon lui. Robin se dit qu’il n’y a plus que la chaleur d’une seule personne pour le réchauffer. Ses paupières s’étendent sur ses yeux verts et il la voit. Il admire son sourire pour la énième fois, son corps élancé, ses bras si fins, ses gestes qui respirent la grâce, ses grands yeux gris, ses joues roses, les petites bouclettes de ses mèches brunes. Et l’a fait prisonnier d’une cage d’or sans qu’il ne demande rien. Son état ne l’affole pas, il n’est pas habitué et trouve ça fascinant. Alors Robin laisse faire, repense à tout ce qu’ils se sont dit ce soir, vit toute la soirée en boucle. Il sait qu’elle fait pareil. Sa petite robe aux tons pâles lui allait si bien ! Comment a-t-il résisté à ne pas la serrer dans ses bras plus tôt ? Il existe en ce bas monde des mystères qui demeureront à jamais sans réponse. Celui-là en fait partie. Mais, à présent que le jeune homme est devenu jeune amoureux, il s’en moque. La seule chose qui l’importe, c’est elle. Il veut revoir son sourire, réentendre son rire. Encore, encore ...

Paradose.

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Chapitre IV

Tinis_Two_For_One_by_tleach0608


Quelques mois plus tard ...

- Comment tu as pu aimer une chose pareille ?! Rien que d’y repenser, j’ai mal aux oreilles !
- 
Attends un peu, t’as écouté les paroles au moins ?! Toute cette profondeur, cette poésie, cette ...
- 
POESIE ?? Tu appelles ça de la poésie ? On n’a décidément pas la même définition de ce terme ...
- 
... Ou alors il faudrait que tu révises ton anglais.
- 
Et ça, hein ! Quelle idée de venir en France si c’est pour chanter de l’anglais, hein ?!

Robin avait insisté pour aller voir un concert. Du rock. De ces groupes qu’on écoute quand on est jeune, qui font bouger, du bruit, faire des sauts partout, sourire pour rien. Ceux qui fleurent bon la jeunesse. Il lui avait fallu une armée de patience et de douceur pour parvenir à convaincre sa compagne. Elle céda, et le regretta amèrement. Les gens se bousculaient, buvaient trop, fumaient trop, aussi. Ce concert l’avait profondément énervée. Et cette colère retombait bien évidement sur l’unique fautif. Il subissait ses foudres en soupirant, un petit sourire au coin des lèvres. Même dans tous ses états, elle restait la plus belle à ses yeux.


Ils marchèrent jusqu’à sa voiture et de là, ils roulèrent jusque l’appartement de Ruth. De tout le trajet, elle ne cessa de râler. La lumière, la musique, le manque de place, de talent, d’originalité, ... Tout était bon prétexte ! Pour la faire taire, il alluma la radio. Mais là encore, elle continuait. Alors à un feu rouge, alors que les critiques fusaient encore, il se jeta sur elle et l’embrassa, férocement. Le danseur reprit sa place d’origine en riant. Ruth se tut, ailleurs. Le temps passait, la surprise que l’amour lui soit tombé dessus demeurait. Le feu repassa au vert et la voiture poursuivit sa course vers l’appartement. Les maisons défilaient sous les yeux de la femme, toujours mécontente du concert, mais silencieuse. Les chansons de la radio percutaient les parois du véhicule, chahutaient auprès de leurs oreilles. Les doigts de Robin tapotaient le volant en rythme. Les fenêtres s’ouvraient vers l’extérieur, vers ce monde qui ne les touchait plus, et le vent s’engouffrait à l’intérieur. Les boucles de Ruth virevoltaient joyeusement, retombaient et se relevaient, lui cachaient la vue et tentaient vainement de pénétrer dans sa bouche. Elle les remettait en place furieusement. Ils revenaient.

- Tes cheveux jouent au boomerang, dis moi !

Le saltimbanque se moquait gentiment, elle lui tira la langue comme unique réponse. A présent, elle boudait. Et Robin savait déjà comment la consoler ...

 A peine la porte ouverte, Ruth se précipita vers le bar. Surpris, son amant lui demanda ce qu’elle faisait. La réponse, brève, acheva de l’étonner : « Je bois pour oublier la journée de merde que TU viens de me faire passer ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait, elle s’empara d’une bouteille dont elle ne prit pas même soin de lire le nom et commença à boire, sous les yeux de l’unique témoin. Après de longues gorgées, qui lui parut une éternité, elle reposa la bouteille. Robin siffla, moqueur : « Quelle descente ! ». La jeune femme lui fit un clin d’œil, suivit d’un regard victorieux, avant que ses jambes ne tremblent. Elle se rattrapa de justesse au meuble, alors que deux bras l’attrapaient par la taille. Elle sentit ses pieds quitter le sol. Ciel, qu’elle aimait être dans ses bras. Sa tête lui tournait légèrement, le goût acide de l’alcool coincé dans son gosier, disait-elle. La voix du danseur lui parvint à peine tant elle était plongée dans ses pensées. Tous les deux savaient à quel point elle ne tenait pas l’alcool aussi évitaient-ils de s’en approcher de trop près, bien que Robin, fêtard dans l’âme, ne parvienne généralement pas à s’en éloigner longtemps. Chacun son fardeau. Le lit de Ruth accueillit celle-ci sans faire de vagues.

L’homme aux cheveux blonds cendrés lui retira ses chaussures, puis son gilet. Il la recouvrit du drap, faisant fit de la couverture. Deux bras ne voulaient plus lui lâcher la nuque. Il s’assit, non sans soupirer pour la forme, se mit à lui caresser les cheveux tendrement. Elle, ronronnant sous ses doigts, faisait mine de s’endormir. De sa voix la plus douce, il murmura :

- Ruth ?
- 
Hm ?
- 
Tu n’es pas ivre.
- 
Bien sûr que si, après tout ce que j’ai picolé comment ne pas l’être ?
- 
Il y a une marre de Vodka, là où tu étais. Tu n’as rien bu.
- 
Je te dis que si !
- 
Quitte à te prendre une cuite, autant le faire vraiment, Ruthy !
- 
Bon ok, je suis piégée.

Elle se releva d’un trait. Robin lui adressa un regard dans lequel mille questions dansaient furieusement. La jeune femme haussa les épaules, en se dirigeant vers le bar. Elle avait bien l’intention de ne pas simuler. Et de ne pas être la seule. Le fait qu’il la suivait ne la surprit pas le moins du monde, bien au contraire. La jeune femme déposa deux verres sur la table avant de prendre dans ses bras quelques bouteilles.

- On va jouer.


Le ton de sa voix n’admettait aucun refus et de toute façon, il ne comptait certainement pas se défiler. Sa curiosité avait pris le dessus ; il voulait voir jusqu’où était elle réellement capable. Elle lui expliqua les « règles du jeu » avec le plus grand sérieux, le fixant droit dans ses yeux verts.

- Bien. Après chaque verre on se met debout, allons jusqu’au lit, s’y asseyons et retournons ici. Le premier qui titube, tombe a perdu. Ca te va, mon cœur ?

Il hocha la tête en riant. Au bout de six verres, saurait elle seulement se lever ? Elle posa ses lèvres sur les siennes avant de servir le premier. « Cul sec ? », demanda-t-il en levant son récipient vers Ruth. Elle acquiesça, le sourire aux lèvres, puis avala la liqueur. Ils se levèrent, avancèrent jusqu’au lit, s’y assirent, se relevèrent, et repartirent à leur poste.

Deux verres ... Trois verres ... Quatre verres ... La vue de Ruth se brouille légèrement. Elle ne sert plus sans renverser. Cinq verres .... Robin, un peu trop fort, l’acclame ; il en avait tellement envie, de la féliciter. Parce qu’elle le supporte, qu’elle sait vivre si bien, avec un si joli visage, un grand cœur. Il la félicite de l’aimer. Ne voyant pas un pot de fleur, il trébuche. Et tombe. Ils rient tous les deux, lui par terre sur le ventre, elle debout devant lui, applaudissant à s’en faire mal. Comme deux enfants. Ils vont s’asseoir sur le lit puis retournent vers la table. « Tu as perdu, tu le sais, ça ? » lui annonce fièrement la critique. Ils boivent une dernière fois, pour la route.

 Les joues de Ruth sont rouges, elle sent sa peau qui brûle sur son visage, mais s’en fiche. En fait, elle n’en a qu’à peine conscience. Que c’est bon, cette ivresse à n’en plus sentir le sol froid sous ses pieds. Que c’est bon ... Ils hurlent presque de rire, se tortillent, ne marchent évidemment plus droit, et ce, depuis déjà bien longtemps. La nausée prend le dessus sur la jeune femme. Elle hoquette, pose sa main sur sa bouche, surprise par le goût amer qui remonte vers son palais. Sous le regard à moitié surpris de Robin, elle court aux toilettes et rejette tout. L’alcool, le petit déjeuner, la pizza au saumon ... Tout. Jusqu’au chewing-gum du concert, elle en est sûre. Elle relève la tête de la cuvette, se sent déjà un peu mieux. Croisant le regard narquois de son amant, elle grogne. Il la laisse passer, simplement parce qu’il faut qu’elle se rince le visage. Lui va bien, même si son haleine empeste toujours. Mais dans l’immédiat, l’odeur qui s’échappe des lèvres de la critique n’est pas plus respirable.

 Une fois son visage passé sous l’eau glacée, elle aperçoit Robin derrière. Il s’approche ; elle observe son reflet. Ses doigts se posent sous son menton, qui se tourne vers lui. Ils s’embrassent, longuement, avec tendresse, malgré leur semi ivresse à tous les deux.

- Je t’aime, lui murmure-t-il.
- Tu pues de la bouche, lui répond-elle.
Ils rient. Encore.

La musique débarque dans la pièce. Le danseur pousse la table du milieu. La place leur appartient. Il lui tend la main, alors que les notes percutent tout leur être. Ruth ne cesse d’émettre ces petites notes joyeuses, s’avançant vers lui. Ils dansent, dansent, dansent. Leur corps se déhanche en rythme, ensemble. Ils semblent n’avoir été faits que pour ça ; danser. Ensemble. Les bras, les jambes, la tête, les hanches, tout n’est plus qu’un fil reliant harmonie à passion. Un long fil, maigre et souple, aussi solide qu’une tige de bambou. C’est ça. Une fleur. Lui est la tige, qui se plie, se courbe, face au vent. Il soutient toujours la rose, elle. Celle qui s’abreuve des couleurs du ciel pour les nourrir, celle qui s’élève, triomphante, vers les nuages, prenant appui sur sa tige, aux douces épines. Elle seule peut les toucher sans se blesser, et ne s’en prive pas, lui non plus. Personne n’a plus d’importance. L’herbe autour peut bien sécher, ils sont ensemble et ne risquent plus rien. Le sol peut bien trembler, lui est si souple que les secousses ne le couperont jamais. Et que les enfants les arrachent au sol, s’ils veulent ! Ils seront certains de ne pas mourir séparés. Et que le jardinier coupe ! Ils n’en seront pas éloignés. Et que le monde meurt ! Ils s’en fichent éperdument, s’aiment toujours autant. La musique, ce vent dont les notes se balancent sur leur deux corps, s’évanouit dans l’air. L’alchimie s’essouffle, elle aussi.

- Et si on faisait un duo au Dionysos ?

La voix de Robin vole au silence ses derniers retranchements. Elle est si douce, si franche, au creux des oreilles de la jeune femme. Celle-ci fait la moue. Voilà bien des années qu’elle ne danse plus. Hésitations. Un baiser. Elle accepte. Dans un mois, ils danseront, sur scène, tous les deux.


Paradose.


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Posté par soleil d or à 20:15 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]


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