03 février 2009

Chapitre Premier. De Rien, A Quelqu'un.

C’était un enfant, dont la solitude mélancolique effrayait jusque ses parents. Un petit garçon, les cheveux blonds, mi-longs, cachés sous une casquette rouge et vert, les yeux marrons, tristement banale, était appelé Eric, les rares fois où quelqu’un se surprenait à prononcer son prénom. Il aimait balader son regard dans le vague, à un tel point qu’il s’y perdait parfois. Quand les enfants hurlaient de terreur pour une quelconque raison, lui, seul dans un coin, esquissait un petit sourire, fasciné. Car Eric n’aimait qu’une chose, ne vivait que pour elle : la peur. Ainsi ne fit il pas même un haussement de sourcil lorsqu’il me vit. Cela faisait longtemps que je l’observais. Il ressemblait à un adulte, prisonnier dans ce petit corps. Jamais, oh grand jamais, n’ai-je ne serait-ce qu’effleurer l’idée de lui parler. Mais voilà, le sort en décida autrement.




 Il avait sept ans, une chambre aux murs vert pâle, perdu toutes ses dents de lait et, pour une fois, pris une tartine à la confiture de cerises au petit déjeuner. Ce n’était pas un gourmand. Eric passa sa journée à l’école, à travailler discrètement. Ni cancre, ni génie, il suivait le rythme de la classe. Le soir, comme chaque fois je crois, il fit ses devoirs et, lorsqu’il eut fini, il joua. A sa façon. Il ferma les volets, éteignit la lumière et s’assit, dans l’obscurité. Il garda les yeux grands ouverts et chercha à attraper le moindre filet lumineux. Il joua, des heures durant, à confectionner son bouquet de lumière. C’est là, que je fais mon apparition. Avant, je dois me présenter, n’est ce pas ? Bien. Je ne suis rien. Pas même une personne. Pas même un regard, ou un souffle. Les gens me qualifieraient de squelette sans hésiter, mais il n’en est rien. Un squelette appartenait à quelqu’un, a un passé, une vie, certes révolue. Moi, je ne suis rien de tout ça. Une erreur, peut-être, voilà tout. Ma matière n’est constituée essentiellement que de plastique, mes journées sont celles d’un banc qu’on a posé sur un trottoir, qui ne sent le poids d’un inconnu sur son dos que si cet inconnu a jugé bon de lui faire partager l’odeur de son fessier. Alors voilà du fond de la classe, je suis tout près de lui. Je l’observe, finis par le connaître par cœur. C’est une étrange sensation que de connaître un inconnu.


Je ne sais pas comment, ni pourquoi notre  rencontre  fut ainsi. Je ne suis rien, ne sais rien. Il était dans sa chambre, ses yeux noisettes brillaient, oserai-je le dire ?, gaiement. Eric me parut heureux, pour la première fois. La seconde fois, l’instant d’après en somme, son sourire s’adressait à moi. Comment m’a-t-il vu, moi, l’Invisible, le Muet, le Rien ? Je l’ignore. Comme si nous nous connaissions depuis toujours, il s’avança vers moi et me déclara simplement : « Aimes-tu le prénom Aishuu ? ». A partir de cet instant où je hochai la tête, je passai du stade de rien à celui de quelqu’un. Et ce, sous le merveilleux nom de Tristesse (1). J’élus domicile dans son placard, ses caleçons faisant office de coussins.

Paradoxalement, alors que je quittais le monde du néant, que la parole me fut offerte, je devins invisible pour les autres. En fait, je fus même remplacé dans la classe, par un Rien identique à ce que j’étais autrefois.

 Un lien invisible se créa entre nous. Eric parlait peu, moi non plus. Pourtant, nous vivions une complicité grandissante au fil des jours. Ce petit garçon solitaire, exclu de tous, s’était trouvé un ami – car oui, j’en étais un – en la personne d’un squelette. Sans doute le fait de m’avoir nommé jouait-il un rôle essentiel dans cette relation. Savoir qu’il me possédait, en quelque sorte. Ce nom, Aishuu, c’était une promesse. Nommer ce qui n’a pas d’identité offre toujours un pouvoir exclusif au nommeur. C’est tant de choses, un nom. Avec lui, même le plus pitoyable des objets prend vie. Une simple peluche ne devient véritablement un cadeau que lorsqu’on peut l’appeler. C’est toujours pareil. Ainsi, il me semble pouvoir affirmer qu’Eric ne vivait pas. Il ne vivait pas, car on ne l’appelait pas. Il savait pertinemment que certains ignoraient son prénom. Tout comme il savait qu’il faisait partie de ces gens qu’on oubliait au fil des ans. Et s’ils ne l’oubliaient pas ; il ne retiendraient qu’une chose de lui : son silence. Le silence glacial sert de rempart aux solitaires, c’est bien connu.

 Le temps s’écoulait inlassablement. Dans sa bulle, il y avait à présent de la place pour moi. Un isolement  à deux vaut mieux qu’à un, j’ose espérer. Il n’était ni heureux, ni malheureux, ne s’intéressait à rien, sauf sa propre frayeur, mangeait de plus en plus de tartines à la confiture de cerises. Certains le croyaient autiste, de par son asociabilité. Mais non. Il avait sa façon de vivre, voilà tout. Nous étions devenus inséparables. Un pacte muet nous réunissait pour de longues années à venir.



( 1 ) : Aishuu signifie Tristesse en japonais.



Paradose.

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Chapitre Second. Au Carrefour Des Existences.

 

Je me souviens que ce matin là, après une crêpe à la confiture de cerises et un bol de chocolat, nous sommes allés à l’école ensemble, comme toujours. Quatre années avaient passées, à une vitesse terrifiante. Eric affichait le visage d’un garçon, bientôt adolescent, de onze ans. Ses cheveux, devenus châtains, ondulaient sous sa vieille casquette. Le temps avait joué avec son caractère, lui permit de se trouver des amis. Des amis, des vrais. Eric riait même, parfois. Ils n’étaient pas nombreux, seulement un lien merveilleux semblait les unir. Je crois pouvoir donc qualifier ceci d’amitié, mais n’en suis pas certain. Petit à petit, Aishuu redevenait Rien. Et ça, pas même Eric ne semblait s’en apercevoir. Bien évidement, personne n’était au courant de mon existence, personne ne me voyait. Non, personne. Je resterais toujours l’Invisible. Après les cours de la matinée, un professeur demanda à mon compagnon d’aller chercher un dossier près de la salle de sciences à lui remettre dans la journée. Pour ne pas oublier, il s’y rendit tout de suite. Dans le couloir, toutes les portes s’ouvraient pour nous laisser admirer ces salles vides.

 Il trouva le bureau, fouilla dans les tiroirs jusqu’à trouver l’objet de ses recherches. Nous sortîmes, le dossier sous la main. En passant devant une salle de cours, j’aperçus un filet de lumière. Je fis part de ma curiosité à Eric, qui hocha la tête. Il souffla, bien allons y. A peine avions nous posé notre regard sur la pièce, qu’une lumière aveuglante nous attaqua de plein fouet. Puis, nous la vîmes. A partir de cet instant, tout se passa très vite, trop vite.


Le sang flottait autour de ses os, encore en plastique la veille. Puis des muscles se formèrent autour, enveloppèrent à moitié le liquide sombre. Les nerfs, les artères, vint ficeler ce corps qui prenait forme, en dansant. Puis la peau, pâle, naquit sur la pointe de ses orteils. Elle remonta à une vitesse fulgurante. Les ongles, les cheveux apparurent presque aussitôt, dans un ballet de fibres colorées. Eric était sur le point de retirer sa casquette, chose rare et exceptionnelle. Ses mains, ne tremblaient pas. Je le vis rougir légèrement : il avait vu que la magnifique créature qui lui faisait face, était une femme. Ce détail me fit sourire, l’alchimie prenait, déjà. La lumière qui émanait de son corps disparut lorsqu’elle ouvrit les paupières. Azurs. Ses cheveux blonds glissaient sur ses épaules nues. Croisant son regard froid, il retira sa casquette. Je souris, encore. Un long moment passa. Elle nous observait à la dérobée tandis qu’Eric n’osait admirer son corps fin. La sonnerie le tira de sa rêverie. Il se tourna vers moi, je pus lire dans son regard toute sa surprise, toute sa satisfaction. Qu’était ce ? Une femme ? Une fée ? Un monstre ? Une sorcière ? Un vampire ? Un fantôme ? Une âme errante ? L’inconnue se tourna vers nous.

 

Elle me sourit, d’un regard charmeur et charmé par mon ossature lisse et d’une finesse inégalable. Je crus un instant sentir le regard jaloux de mon ami sur moi. Je hochai la tête, comme un bienvenue. Eric, la surprise passée, remit sa casquette en place puis, d’un geste, il enleva se veste pour la jeter sur elle. « Merci », murmura-t-elle. Sa voix, bon sang sa voix, semblait tout aussi glaciale que ses prunelles bleues. Elle ne subissait pas une trace du temps et, en deux notes, avait composé la sublime mélodie d’un remerciement. Impassible, elle entreprit d’enfiler le vêtement comme le portait quelques minutes auparavant le jeune homme. Elle l’observa, le tourna dans tous les sens puis, haussant les épaules, elle le rendit à Eric. Il se demandait sûrement comment un tel être pouvait parler mais ne savait enfiler un blouson. Prenant son courage à deux mains, il s’approcha d’elle pour lui mettre l’habit aux couleurs grises. Elle recula, semblant apeurée, ce qui nous surprit tous les deux. Il soupira, refit un pas vers son corps pâle. « Pas de craint à avoir. Tu as froid, il faut t’habiller ... », chuchota-t-il doucement. Sa voix calme lui offrait une apparence rassurante et sûre de lui, ce que je savais faux. Elle parut réfléchir, avant de s’avancer à son tour. Il lui sourit.

 « Bien. Tends le bras, là. » Il fit passer la manche, sous ses yeux qui reflétaient son sérieux intérêt pour la chose. « Voilà, comme ça. Pareil avec l’autre maintenant. » Les frissons de la jeune créature cessèrent. « Merci », encore une fois. Eric se gratta l’arrière de la tête, embêté. Il se tourna vers moi, m’interrogeant de ses prunelles sombres. Je décidai alors de prendre les choses en main. Je lui tendis mes longs doigts. Elle m’observa un instant, indécise. Fatigué d’attendre que notre belle se décide, je pris la sienne. Malgré ses airs froids, je la sentis sursauter au contact. Nous l’entraînâmes derrière le bâtiment. Dehors, le soleil brillait. Nous avions trouvé des vêtements de sport dans les vestiaires et l’avions fait porter le tout. Les joggings n’allaient pas à ce genre de princesses. Tant pis. Avec Eric, nous décidâmes de la garder avec nous. Ou plutôt avec moi. Les gens la voyaient, elle. Détail qui me rendit farouchement jaloux. Il fallait la cacher. Malgré les circonstances, la femme gardait son regard froid et n’usait ses cordes vocales que pour nous remercier. Pendant qu’Eric retournait en classe, je l’embarquai loin de l’établissement où gisaient équations et règles de grammaire ...

Paradose.

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04 février 2009

Chapitre Troisième. L'Aube d'une nouvelle Vie.

 

 Il fallait trouver un endroit calme, vide. Un endroit sûr. Je savais parfaitement où aller. La piscine. Jamais âme qui vive, là bas. Non, jamais. L’eau n’avait pas été changée depuis des lustres et il était devenu impossible de s’y baigner. Personne ne prêtait attention à ce lieu, pourtant propice à de nouvelles rencontres. « Il faut lui trouver un nom ... », songeai-je. Bah ! Nous verrons avec Eric. Je lui pris sa main douce entre mes os fatigués, lui ouvrant la porte de l’endroit. Les fenêtres étaient sales, crasseuses, et il régnait une odeur nauséabonde, dont elle ne sembla pas s’apercevoir. Etrange paradoxe pour un squelette que de sentir les odeurs.


 Nous restâmes longtemps dans ce lieu glauque où le silence se frayait un chemin dans l’humidité. Eric savait où nous retrouver, du moins je l’espérais. Elle regardait autour d’elle, avalant chaque détail de ses yeux clairs. L’après midi passa, sans un bruit, tandis que je guettais la moindre de ses réactions. Puis, Eric arriva. Il sourit en nous voyant, m’adressant un clin d’œil complice. Depuis toutes ces années, il avait tant changé. Je hochai la tête.

 

Puis il fallut la faire rentrer avec nous sans que les parents d’Eric ne s’en rendent compte. Pour cela, il lui suffit d’aller « discuter » avec eux pendant que j’entraînais notre trésor dans la petite chambre. Elle s’assit sur le bord du lit lorsque je le lui proposai, les yeux fuyant. Mon ami revint vite, essoufflé par sa course dans les escaliers. « Il faut lui trouver un nom ... » murmurai-je à nouveau. Il agita vivement la tête et, se tournant vers elle, le plus naturellement possible, il lui demanda si elle avait une idée. Elle leva un sourcil, perplexe. J’eus alors une illumination ; « Owari » s’échappa de mes lèvres. Eric sourit. Ce nom lui allait à merveille. Elle était devenue quelqu’un à son tour. Quelqu’un, du nom de Fin (1). Dès ce soir là, nous serons trois.

Eric alla se coucher, je m’enfermai dans mon placard et elle, elle s’allongea sur le tapis sombre derrière le lit. Je le sais ; cette nuit là, elle ne ferma pas un œil, comme beaucoup d’autres à venir, d’ailleurs.

Le lendemain, samedi, nous prîmes la décision de l’emmener acheter des vêtements. Nous savions qu’elle resterait, autant lui apprendre à s’adapter le plus vite possible, à ce monde étrange, glorieusement noyé d’indifférence. Elle ne semblait pas fatiguée le moins du monde, contrairement à Eric dont le sommeil s’était vu perturbé par des cauchemars qu’il jugeait d’une merveilleuse atrocité. Des cernes gris se baladaient sous ses yeux. Comme la veille au soir, il partit dans le salon où il entama avec ses parents une conversation des plus quelconques, pendant que je la sortais hors de la petite maison. Ses doigts restaient glacés dans ma main. Nous l’attendîmes à un angle, et il ne tarda pas à arriver. Les gens dans la rue se tournaient sur notre passage. Le jeune homme gardait la tête droite, le regard rivé loin devant. Nous trouvâmes une petite boutique assez jolie, dans laquelle une robe grise et quelques ensembles bon marché furent achetés. En fin de journée, elle portait une jupe violette et une tunique grise, couleur qui semblait n’exister que pour elle. Les yeux de mon ami ne la quittaient plus, sans même qu’il ne s’en rende compte. Il faut avouer qu’elle était magnifique, ses longs cheveux dessinant dans son dos, une cascade dorée aux reflets exquis.

Pour rentrer, nous utilisâmes la même tactique. Enfin, l’argent de poche d’Eric servait. Demain, nous irons au cinéma. Puis nous ressortirons, pour nous promener. Elle devait découvrir le monde au plus vite, nous sentions le temps nous presser. Il fallait la plonger dans cet univers qui lui était inconnu pour qu’elle puisse y vivre comme tout le monde. Il fut décidé qu’Owari serait présentée comme la grande sœur d’Eric. Il restait un problème, un seul. La princesse, car c’en était devenue une à nos yeux, ne semblait connaître qu’un mot : merci. Peut-être se moquait-elle de nous, peut-être pas.

Avant qu’elle n’apparaisse, j’avais comme un pressentiment : quelque chose allait arriver, quelque chose qui bouleverserait nos existences. J’avais eu raison, de manière indéniable et des plus surprenantes.

Puis le dimanche, comme prévu nous nous sommes rendus au cinéma. J’ai fait remarqué à Eric l’inutilité de ce geste ; Owari ne comprenait manifestement pas notre langue. Elle gardait toujours ses yeux, semblables à un lac glacé par l’hiver, rivés sur nos lèvres lorsque nous parlions. Elle passait son temps à nous détailler nous, le monde, les autres. Ses cheveux paraissaient peser lourd sur ses épaules, de longues mèches d’or dégoulinant dans son dos. Il lui suffisait d’un simple regard pour séduire n’importe qui. Mon ami enlevait souvent sa casquette, depuis deux jours. De toute mon existence passée à ses côtés, jamais je ne vis autant ses prunelles sombres, toujours aussi vides de sentiments. Owari ne souriait pas, ne riait pas, son visage n’exprimait pas la moindre émotion. Eric lui ramenait à manger le plus discrètement possible, tâche qui s’avéra plus difficile que prévu. Pourtant, elle ne mangeait pas, se contentait d’observer la nourriture, suspicieuse. Lorsque le jeune homme nous laissait seul, ou qu’il travaillait, nous ne parlions pas, évidemment. Je l’admirais, tandis qu’elle m’ignorait. Ca m’allait bien, à vrai dire.

 Nous rentrâmes dans la salle obscure, leurs tickets dans la main. Le film choisi n’avait rien d’intéressant, rien de terrifiant, rien de romantique, rien de pathétique et rien d’affligeant. Les scènes défilaient sous nos yeux. Evidemment, ni Eric ni moi n’y prêtions attention. Nous étions trop affairés avec notre jeune créature. Celle-ci, malgré son air toujours autant détaché, se tendait sur son siège, ses doigts désespérément accrochés aux miens, ce qui attira une nouvelle fois la jalousie d’Eric. A bien y penser, cette demoiselle provoquait sans cesse une sorte de rivalité involontaire, dont nous nous serions passés. Je sentais sa main, toujours glacée, cramponnée à mes os. Elle semblait rassurée à présent, rien qu’au touché de mon corps. Elle se crispait, et mes paroles au creux de son oreille n’y changeaient rien. Je sais qu’alors mon ami se sentait de trop, et peut être pour la première fois depuis que nous nous connaissons m’a-t-il haï.

 Nous sommes ressortis du cinéma avec une rapidité insoupçonnée. Owari chancelait et ses pas se faisaient hasardeux. J’avais lâché sa main, quitté la douceur de sa peau, et suivais les deux « frères et sœurs » à pas lents. Eric scrutait le sol ; il s’en voulait. Je ne pouvais me résoudre à le consoler, ce genre de geste de compassion n’ayant jamais fait partie de mes options. Je le laissai donc ressasser ses idées noires, tandis que la jeune fille se remettait de ses émotions. Puis, nous allâmes manger, au restaurant. Ces derniers jours avez été éprouvants, était ce vraiment utile de rajouter cet évènement en plus ? Il semblerait que oui ...

(1) : Owari signifie fin, en japonais.

Paradose.

[*]

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13 février 2009

Chapitre Quatrième. Un Jour Pour Vivre Une Eternité.


 C’était petit, isolé, un peu sale vu de l’extérieur, très sale vu de l’intérieur. C’était glauque, avec des murs abîmés par le temps. Oh oui, que c’était laid. Pourtant, nous y sommes allés, pourtant nous y avons « mangé ». La nourriture n’avait d’ailleurs rien à voir avec la devanture morbide qu’affichait le petit restaurant. Nous avons pris place, commandé, attendu, vainement parlé, soupiré, jusqu’à ce qu’ils reçoivent leur commande.

 

Elle observa son assiette longtemps, longtemps. Le sourire en coin d’Eric la fit légèrement rougir, réaction pour le moins étonnante de sa part. Il lui intima de manger et, sous ses yeux qui rayonnaient de tendresse, elle ne su que répondre «  merci », comme obligée. Elle n’entama pas son repas pour autant, toujours intriguée par son contenu inconnu. Je fis un geste du menton à Eric pour lui signifier qu’il n’avait qu’à manger, espérant qu’elle l’imite. Et effectivement, elle se mit à reproduire consciencieusement les moindres mouvements du jeune homme. Elle mit la fourchette dans la bouche sans mâcher, ses yeux agrandis devant la surprise. Eric eut beau exagérer ses gestes, elle ne comprit qu’au bout d’un temps, qui nous parut une éternité, qu’elle devait croquer.


Alors qu’elle avalait péniblement sa première bouchée, elle se tourna vers moi, affolée. Je lui souris, essayant ainsi de la rassurer. Elle ne me le rendit pas, ce sourire. Nous l’entendîmes déglutir péniblement. Manger ne semblait pas faire partie de ses prérogatives. Elle soupira de soulagement lorsque son palais retrouva son goût originel. C’est alors qu’eût lieu le drame. Elle posa son regard perçant sur son assiette, un rictus haineux plaqué à ses lèvres. Et, sans prévenir, son corps rejeta le peu de nourriture que contenait son estomac. Nous regardâmes la table, à présent couverte d’un liquide visqueux des plus nauséabonds. L’instant d’après, la bielle femme qui tenait le restaurant déplaçait son énorme ventre pour voir l’origine du raffut. Avec un sourire qui laissait néanmoins paraître sa colère, elle prit la main d’Owari pour la conduire jusqu’aux toilettes, tandis qu’un employé venait nettoyer.

Notre créature se retourna de nouveau vers moi et, pour le première fois, elle me montra à moi, Aishuu, son sentiment imminent : la peur. Les inconnus se mouvaient autour d’elle, qui se sentait si sale, si honteuse. Eric, désemparé, ne dit rien, resta assis à regarder la cacophonie, sans ciller. Je la suivis donc dans les toilettes, gardant ma main sur son épaule alors qu’elle se lavait le visage, où quelques larmes semblaient perler encore. Je n’en étais pas certain, n’osais y croire.


Nous sommes ressortis vite. Eric, ayant repris ses esprits, me volait la place d’honneur pour lui serrer la main, lui adressant quelques coups d’œil inquiets régulièrement.

 

 En rentrant, nous étions tellement sous le choc que nous n’avons pas pris garde et sommes rentrés dans la maison sans plus de cérémonie. Sa mère entendit les voix, les soupirs et vint à leur rencontre. « Tu me présentes ton amie ? », entendit-il dans son dos, alors qu’il gravissait déjà les premières marches de l’escalier. Sa voix paraissait attaquer ses cordes vocales, de par sa rudesse et son autorité. Il sursauta à peine, de façon imperceptible. J’entendis son cœur s’affoler dans sa poitrine mais il récupéra son sang froid en un temps record. Il se retourna, un grand sourire sur ses lèvres. On n’entendit que trop mal son soupir, qui s’apparentait davantage à un excès de colère qu’à un prénom. Sa génitrice lui demanda de répéter, froide comme du marbre. Il s’exécuta. « Owari, dis tu. Japonaise ? », s’étonna la femme, dont les yeux noirs sondaient l’inconnue avec méfiance. Jamais Eric n’avait invité qui que ce soit ; certainement pas une fille. La réponse de son fils, vaguement lointaine, parvint à ses oreilles. Mais déjà elle n’écoutait plus. Elle avait été entraînée contre son gré dans un duel oculaire avec la jeune fille. Ses yeux ne décollaient plus des prunelles azurs, sans réussir à lui extirper la moindre émotion.


C’est son fils qui l’arrache de sa contemplation, en attrapant son invitée par le bras pour l’emporter avec lui dans sa chambre. Ils gravissent les marches quatre à quatre, sous le regard courroucé de sa mère. La femme marche à pas lents vers la cuisine, ses cheveux bruns caressant l’air furtivement.


 Je fermai la porte derrière eux ; ils devaient être seuls un moment, je sentais que mon ami en éprouvait un besoin fou qu’il voulait tant bien que mal me cacher. Il m’adresse un signe de la tête en guise de remerciement. J’attends, assis près de la porte, les « yeux fermés ». J’ignore ce qu’ils se dirent mais ne peux douter du bienfait de cette entrevue sur le lien étrange tissé par eux et eux seuls.


Nous savions que cette situation ne pouvait plus durer, que ces sourires réconfortants deviendraient vite menteurs, au fil des jours. Pourtant, au fond de nous demeurait l’espoir fou que tout s’arrangerait. Ses parents auraient pu l’accepter, auraient pu l’adorer et, qui sait, lui proposer de vivre avec nous, dans la petite chambre près du grenier, si Eric leur avait expliqué les circonstances de son arrivée dans nos vies.

 Mais non, bien sûr que non, il n’en fut rien. Au contraire. Mais notre merveilleuse perspicacité nous permit aussi de comprendre l’inutilité de notre égarement. Ainsi, au lieu de rêvasser, une pointe d’amertume logée au creux des yeux, sur ce que la vie aurait pu être si un simple sourire avait suffit à enchanter le couple, nous préférâmes éduquer Owari. Ou plus précisément, lui enseigner les rudiments de notre langue. Chose qui se révéla étonnamment facile. Eric s’empara d’un dictionnaire pour enfants et le lu, par ordre de ses préférences. Elle retint tout, comprit tout. Et sans aucun doute serions nous encore en train de la féliciter s’il n’y avait pas eu ce coup sur la porte.


 Eric et moi sursautâmes, la belle ne réagit pas. Elle leva ses grands yeux sur l’origine du bruit, s’avérant être l’autorité paternelle de cette maison. Un grand homme robuste aux yeux pareils à deux émeraudes brillantes se tenait à l’entrée de la chambre, toisant tour à tour son fils, puis l’invitée de celui-ci. « Eric, il fait nuit. Raccompagne ton amie et viens dîner, je ne voudrais pas que ses parents s’inquiètent. », déclara-t-il avec un sourire presque aimable, si sa voix n’avait pas trahi son mécontentement.


Fébrile, le jeune homme hocha la tête. Il prit la main de notre princesse et la pria de se lever. Elle obéit et offrit son plus beau visage à celui qui restait droit devant elle, hostile. De sa voix froide, elle lui parle et ce, sans la moindre difficulté. Les mots glissaient et personne n’aurait pu se douter qu’elle venait de les apprendre. Elle se présenta, le remercia de l’avoir hébergée, puis prit congé.

 

 Nous sortîmes et dans ma main gisaient nos achats, tandis que celle d’Eric comprimait les doigts d’Owari. Je me confondais dans les ombres qu’ils jetaient derrière eux, majestueuses et ténébreuses. Nous nous rendîmes à la piscine, sans mot. Les images de la journée tournoyaient en nous dans la noirceur de la nuit. Je ne suis pas sûr qu’ils aient entendu les murmures du vent autour de nous, vu les dessins des nuages ou simplement la lumière des étoiles. Les brumes dansaient autour d’eux et les réverbères se courbaient au passage de notre demoiselle. Puis nous arrivâmes à la nouvelle demeure qui serait aussi la mienne. Eric rentra chez lui, la mort dans l’âme, et j’entendis l’humidité du soir lui lancer des moqueries, foule de remarques sarcastiques dont je semblais être l’unique témoin.

 

 Le silence qui ne nous avait pourtant pas quittés, devint plus fort mais moins pesant. A présent qu’elle savait s’exprimer, plus d’excuse. Mais ni elle ni moi ne semblions aptes à entamer une discussion. Nous avions le temps, seule nous manquait l’envie. Entre deux créatures que le monde lui-même ne comprenait pas, tout semblait relatif. La nuit, nous scrutâmes la lune, sans se rendre compte du temps qui s’écoulait sur nos corps. Nous étions sereins, la brise qui nous berçait anéantit le moindre trépas de l’esprit.


 Au loin, je savais Eric tourmenté. A partir de ce jour, tout voleta en éclat. Les soupirent vinrent remplacer nos sourires et le silence, habituellement compagnon de nos jours, hanta les rares instants où nous nous revoyions. Après l’école, il venait, ses devoirs dans les bras, nous retrouver à la piscine. Owari ne mangeait pas, ne souriait presque pas, ne dormait pas, ne parlait presque pas, ne pleurait pas et ne soupirait presque pas. Pourtant, elle vivait. Avec moi.

Paradose.

[.]

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